La quatrième nuit (Tor des Géants – 4/4)

By 16 octobre 2019 Outdoor

Floc, floc, floc. On patauge là haut. Avec la fonte de la neige, c’est un vrai marécage. On ne sait pas où se frayer un chemin pour garder les pieds un minimum au sec. Une pierre, une motte d’herbe, raté, on s’enfonce. Nous montons vers le refuge Coda à plus de 2200 mètres. Quasiment 900 m de dénivelé en 4 kilomètres. L’une de nos rations quotidiennes, répétées à l’infini. Le soleil est bien là, le ciel d’un bleu immaculé. Dans les rochers, je me change enfin. Le short fait son entrée, il était temps, je n’y croyais plus. Il va faire chaud aujourd’hui. Un autre paramètre à gérer. Et le sac aussi. Qui déborde de mille choses à présent ! Mais tout a fini par rentrer dedans. Comme mardi, nous croisons à nouveau un type qui redescend. Palpitations, souffle anormal. Les corps ont encaissé. Mais certains n’ont pas accepté ces conditions météo et ces efforts violents et se rebiffent. Il nous dit qu’on a l’air bien et qu’on ira au bout. A cet instant, c’est toujours une certitude pour nous. C’est la dernière fois.

Dernier effort pour atteindre le refuge Coda sur la crête. On ne l’aperçoit pas encore, il est niché sur l’autre versant. Ça grimpe dur sur les cent derniers mètres, on récupère trois coureurs, on s’amuse. Sur la cime, des bénévoles nous encouragent et nous disent Forza ! c’est encore possible ! Mais qu’est ce qu’ils ont tous enfin ?! Nous avons toujours une bonne heure d’avance ! Et on est en forme ! Où est le problème bordel ?! Sur le panneau de randonnée, il est indiqué 20 minutes. On le voit le refuge. Allez on accélère et dans 10 minutes on y est. Tu parles… on a dû mettre 19 minutes ! C’est quoi ces randonneurs italiens ?! Ils courent ici ?!!

Il n’y a plus grand chose à manger ici. Je recharge en eau au maximum en prévision de la chaleur. Je grignote ce que je trouve sur la table. Des coureurs asiatiques sont tranquillement attablés, sans stress. On vient de nous dire qu’il fallait 4 heures pour rejoindre Balma. Il est presque 11 heures. La barrière horaire est à 15 heures. Que se passe-t-il ? Je commence à douter du tableau de course fourni par l’organisation. On ne peut pas perdre du temps sur chaque section alors même qu’on avance plus vite que les trois derniers jours ? Que se passe-t-il bordel ?! On se regarde. On a compris. Et à partir de ce moment, c’est nous. Contre tous. Il est hors de question qu’on se fasse arrêter par une putain de barrière horaire ! Les autres coureurs ne semblent pas réagir. Il y a de l’urgence dans nos regards. On part. Vite. C’est peut être la dernière fois que je regarde vraiment ce qui m’entoure. Le panorama est sublime à 360 degrés. Magique…

Une nouvelle course a commencé. Contre le temps. J’ai déjà vécu ça. A Chamonix. Sur le 80 km du Mont Blanc. Même scénario. Bonne gestion de course. Mais excès de confiance envers les tableaux et tracés de course fournis par les organisateurs. Qu’il faut corriger en réagissant rapidement. J’ai cette chance de pouvoir réagir justement, de pouvoir accélérer. Physiquement je suis toujours loin de ma vitesse maximale, jamais dans le rouge. Et mentalement je sais basculer en compétitrice. En guerrière. Mais là, ce que je vais vivre à présent dépassera l’entendement. Difficile de mettre des mots sur les quinze prochaines heures. 

La descente est scabreuse. Technique. Mais il faut courir. Il faut accélérer. Cette fois ci on ne joue plus. Je m’imagine physiquement cette barrière horaire. Derrière nous. Comme si ma vie en dépendait. Comme si tout s’écroulait et que je disparaissais si elle me rattrapait. Heureusement, je n’ai plus mal aux quadriceps et mes jambes supportent bien les à coups répétés. Mes pieds sont intacts malgré les 72 heures de course et acceptent sans broncher que je les contorsionne et que je les tape sans cesse contre ces rochers. De toute façon, c’est ma tête qui commande. Mon corps doit juste obéir. Sans réfléchir. Notre objectif est de conserver le maximum d’avance possible en arrivant au refuge della Balma. Je ne me dis pas qu’il est possible de se faire arrêter par la BH. Ça me paraît inconcevable. 

Une fille arrive vers nous. Elle remonte affolée. Qu’est ce que c’est que cette histoire ? On s’est planté ou quoi ? Cette étrange impression de revenir vers Coda. De tourner en rond. Et finalement non. Elle a eu la même impression que nous et rebroussait chemin. Mais il y a toujours le balisage et la trace GPX est bonne. On commence à devenir fous sous cette chaleur. Le temps passe. On avance tous les trois. En meute. Le sentier est redescendu dans les forêts, plus bas. On crée une sorte de relais. Sans se parler, on sait qu’on a tous la même chose en tête. Se battre. On passe un refuge où je dévore des grappes de raisin sur la table dehors. Ce n’est pas un ravito officiel, mais comme souvent, les locaux vivent au rythme du Tor et préparent à manger et à boire. La femme nous dit qu’on sera à Balma dans une heure. Maximum. Ça nous rebooste car cela voudrait dire qu’on ne met que deux heures sur la section au lieu des quatre annoncées. Ça me paraît excessif mais ça me donne encore plus d’énergie. Et ça me semble plus cohérent. 

On remonte. Toujours. On court un peu. Aucun répit. Aucun arrêt. Non négociable. Je n’y pense même pas. Je ne m’en rends pas vraiment compte mais sur toute cette portion depuis Coda, j’aurais presque avancé à l’allure de la première féminine de la course ! Non je ne lâcherai pas. Jamais. On domine le lago Vagno. Merde. On est hors trace. Comment est-ce possible alors qu’il y a ce balisage ! Ah non je me souviens maintenant. L’organisation a envoyé un mail pour nous dire qu’on ne descendait plus complètement au lac et qu’on passait en balcon, directement dans ce chaos. Des cordes. Quelques passages exposés. Je ne vois plus grand chose d’autre que mon prochain pas. Et le suivant. On a retrouvé les militaires. Leur assistance les attendait sur le bord du chemin. Ils sont toujours derrière, quelque part. Je les ai vu cette nuit à la base vie. J’ai l’impression qu’on n’arrivera jamais à ce refuge. Ça remonte sans cesse. On a longé un lac d’altitude. On a contourné un éperon rocheux. On est remonté encore. Et encore. Et encore. Et… le voilà. J’ai envie de pleurer. Il n’est pas encore 14 heures. On a toujours une heure d’avance. Mais à quel prix ?! 

Il y a beaucoup de monde ici. Beaucoup de randonneurs. Ça crie, ça applaudit. Le refuge est splendide. De grandes baies vitrées sur la montagne. Des hamacs. J’avale quelques bouchées d’un plat de pâtes. Je me force à mâcher. On a retrouvé beaucoup de têtes connues. Certains qu’on a vu repartir cette nuit de la base de vie, alors même qu’on arrivait. Deux heures d’avance sur nous. A présent ils sont là avec nous. On le sait qu’on va vite. On rattrape les autres. Qui n’ont pas encore compris ce qu’il se passe… Je n’arrive plus à manger. Mon corps se rebelle à nouveau. Concentré sur une seule chose. Avancer. Mais ma tête n’aime pas trop ça, car elle sait qu’il me faudra du carburant pour tenir à ce rythme jusqu’à… Jusqu’à quand ?!

La bataille reprend. Tous les trois avec Thanh, la vietnamienne de notre meute. Nous formons un groupe solide. Dès que le sentier est praticable, nous courons. Nous ne pouvons pas attendre tranquillement derrière un coureur qui marche. Nous sommes obsédés par la moindre minute qui passe. Les kilomètres s’enchainent. Nous continuons à passer quelques coureurs, qui lâchent les uns après les autres. Beaucoup explosent. Je les ignore. Je ne veux pas les voir. 

Les ravitos perdus au milieu de la montagne ne sont que des nuages dans mes souvenirs. J’ai peine à me remémorer les visages des bénévoles. Qui nous ont tellement aidé. Qui nous ont nourri. De tout. Avec leurs sourires. Et surtout leurs mots. J’ai peine à me remémorer les chemins et les paysages, tant j’étais concentrée sur le prochain point jaune sur les rochers, la prochaine barrière horaire. Je me souviens malgré tout de cette rage que j’avais dans chacune des ascensions. Thanh me disait de lui parler de temps en temps car elle avait tendance à s’endormir parfois. Je n’étais pas beaucoup plus éveillée sous le cagnard cet après midi là. C’est à cet instant que j’ai tenté d’occuper mon cerveau et de le faire réfléchir en répétant des tables de mathématiques. Ça fonctionnait pas trop mal. Je me souviens avoir croisé un troupeau de vaches. Avoir tout donné dans le col du Marmontana. Cette fureur en moi. Je me souviens m’être assise là haut une minute pour boire et réaliser que je ne regardais plus rien. Réaliser que mon champ de vision s’était réduit à néant, moi, la contemplatrice. Je voyais à peine le Mont Rose en face. Pourtant si proche. Et le Cervin au loin. Réaliser que j’étais devenue une sorte d’animal en proie à la peur. Un animal pourchassé par un lion, mais qui ne voulait pas abandonner. Qui y croyait si fort. Je m’accrochais. On s’accrochait. C’était sûr, on allait atteindre Niel avant 21h30. 

Ces pierriers. Ce chaos. Toujours. Cette pente. Toujours. Je ne mange plus depuis des heures. Je bois juste assez. Quand j’y pense. Il y a une brèche là haut. Un petit passage. Crena du Ley. C’est magnifique. Je devrais être émue. Mais je n’ai plus la force de ressentir quoique ce soit. Je ne suis plus Emilie. Je suis devenue cette chose étrange qui ne pense qu’au check point suivant. Je m’en rends compte et à cet instant, ça me fait de la peine. Je suis dans cet endroit fabuleux, je n’y reviendrai peut être jamais et je n’en profite pas vraiment. Il est temps que nous arrivions à la base de vie et que nous puissions repartir sur de bonnes bases. 

Comme tout au long de cette journée, le sentier est technique, difficile pour atteindre Niel. Le jour commence à disparaître lentement. Les nuages sont rentrés. Il fait plus frais. On fait ce qu’on peut pour courir, avancer. Apos me donne le rythme devant, je le pourchasse. J’ai perdu Thanh, je ne la vois plus derrière dans la longue descente. Mais je n’attends pas. Personne n’attend. On avance, un point c’est tout. Les rayons du soleil reviennent l’espace d’un instant et il y a de la magie tout à coup. Pour la première fois depuis longtemps, on prend une minute pour s’arrêter et regarder. C’est tellement beau.

Dans la forêt, je sens que j’approche de Niel. Apos est devant, je ne le vois plus. La luminosité baisse de plus en plus. Je refuse de m’arrêter une minute pour mettre la frontale. Je ne m’arrêterai pas. Je n’avais jamais couru dans le noir. Avec les racines, les rochers, c’est ridicule et dangereux. Mais je ne veux pas m’arrêter. Perdre de temps. Je ne suis tombée qu’une fois dans cette forêt. Dans l’obscurité. Et le type au loin derrière avec sa frontale ne m’a pas rattrapé. 

Apos est là, j’arrive vers lui en courant dans la petite montée, enragée, exténuée, debout. Je ne m’arrête même pas. Allez on y va, pourquoi tu m’attends. On arrivera peu après au ravito de Niel. Vers 20h15. Mission accomplie. On a réussi encore une fois à conserver notre avance. Je ne sais même pas comment on a pu arriver jusqu’ici dans ces conditions. C’est à cet instant que j’ai compris que nous étions devenus des sauvages. Je le voyais dans le regard des gens. Ils nous observaient étrangement. Je me disais qu’on devait avoir une sacrée tête ! On ne parlait plus. Chaque geste était rapide et mesuré. J’ai enfilé mon pantalon d’alpinisme pour la nuit pour avoir chaud. Passé une sous couche thermique. Et sorti mon coupe vent. Apos se changeait tout en dévorant sa polenta. J’avais abandonné l’idée de réussir à manger. Me demandant comment je tenais encore debout, le ventre vide et à puiser si profond dans mes tripes. Je buvais, c’était déjà ça. 

Nos frontales sur la tête, on prenait connaissance de la dernière section jusqu’à la base de vie de Gressonney. Barrière horaire entrante : 1 heure du matin. Avec toujours ces deux heures de repos minimum et une barrière horaire sortante à 3 heures. Un bénévole nous a dit à ce moment là qu’il fallait 4h30 à 5 heures pour l’atteindre. 4 heures si l’on allait vraiment vite. Autrement dit qu’il ne fallait pas partir après 20h30. La sensation qu’on se fiche de nous ! A chaque CP, c’est la même histoire ! Un nouveau coup de couteau. On est sensés avoir une heure d’avance sur la BH, mais finalement le temps calculé pour la prochaine section est insuffisant et impossible à tenir sans une large avance. Même à la vitesse du vainqueur, ça ne passerait pas, c’est absurde ! Il va encore falloir batailler. Le bénévole me parle doucement avant de partir et me dit que je peux y arriver. Que j’irai jusqu’à Courmayeur. Et la nuit tombe. Le dernier acte.

Premier objectif de cette nuit sans fin, le col du Lassoney. 2385 mètres. 3 kilomètres à peine pour se hisser 800 mètres plus haut. Retour dans le noir. Juste avec le halo de la frontale. Retour dans le froid qui tombe aussi. Doucement. Il nous enveloppe peu à peu. Je me suis donnée deux heures pour atteindre le col et deux heures de plus pour redescendre. On nous a dit que la descente se courrait sans problème. Tout devrait bien se passer. 

Je suis lentement en train de m’endormir dans cette ascension. L’effort. Le froid. J’essaie de rester concentrée. De ne pas m’évader. Il y a quelques lumières au-dessus de nous, en contrebas aussi. J’ai la sensation de ne plus avancer, de ne plus grimper aussi vite qu’il le faudrait. Apos me dira le lendemain que nous allions vite, que nous avions passé le col en moins de deux heures. Mais j’ai cette impression de ralentir, de m’endormir. Je ferme de plus en plus les paupières. J’ai tellement envie de dormir. Encore un peu Mimi. On y est presque. Et ce col qui n’arrive jamais. Il y a du monde qui me double. Je ralentis. Ce sont les militaires. En tout cas, ceux qui sont encore en course. Je les retrouve au sommet. Assis dans le vent glacial. Silencieux. Hagards. Je ne m’arrête pas. Il ne faut pas. On n’a pas le temps. 

La descente vers Gressonney. Enfin. 10 derniers kilomètres avant la base de vie. Et pouvoir dormir un peu. Enfin. Je m’attendais à une longue piste. Quelque chose de facile comme on nous l’avait annoncé à Niel. Mais où est-elle cette piste ? Au lieu de ça, je me souviens de l’immensité dans le noir. D’avoir eu la sensation d’être dans une large plaine, profonde, infinie, encaissée dans les montagnes. Je me suis mise à courir car c’était peu pentu. Et j’étais contente, je savais que ça me réveillerait. Mais mes pieds s’enfonçaient dans l’eau, dans la boue. Trempés. C’était épuisant de courir là dedans. Alors j’ai arrêté de courir. Dépitée. Impossible de voir où marcher, vers où se diriger. Juste assez d’énergie pour repérer le fanion suivant qui brillait au loin. Et tirer une ligne toute droite pour l’atteindre. Dans le marécage. A cet instant, je me suis demandée comment nous allions bien pouvoir rallier Gressonney à cette allure et dans cette mare géante. Et tout a basculé. 

J’ai perdu pied cette nuit là. J’avais déjà dormi debout, en marchant, les yeux ouverts en Suisse. Mais là, tout a pris des proportions démesurées. Et cet état de transe a duré des heures. Je suis littéralement sortie de mon corps. J’avançais. Mais ce n’était plus moi. Je n’étais plus là. C’est comme si j’étais au-dessus et je m’observais. J’étais persuadée de connaître cet endroit et d’avoir déjà vécu ce moment. Je reconnaissais cette combe. Je me souvenais très bien y être déjà venue avec certaines de mes amies. Ça n’avait aucun sens, je cherchais dans mon passé et je savais très bien que je n’avais jamais mis les pieds ici auparavant ! J’avais ressenti cela la nuit dans le Grand Désert sur la Swiss Peaks, persuadée d’avoir déjà vécu cette scène. Le même trouble revenait en moi. Ça n’avait aucun sens. 

Peu à peu, je partais de plus en plus. Mais je continuais à avancer. Seule. Au milieu de ce grand vide. A peine quelques frontales très loin derrière. Et je ne savais plus où était Apos. Je n’avais plus aucune notion du temps, de ma progression. Je ne me souviens même plus si j’ai eu froid ou chaud, faim ou soif. J’étais dans un rêve, je dormais. Mon subconscient avait pris les commandes. Dans la vie réelle. Et ça, ça n’arrive pas tous les jours. Je ne sais pas si je revivrais un truc pareil dans ma vie d’ailleurs. Ni comment c’est possible. Cet état est tout bonnement indescriptible. 

Comme dans les rêves, il y a aussi les cauchemars. Mais souvent, quand je dors, je garde conscience que ce n’est qu’un rêve, alors le cauchemar fait moins peur. Là c’était pareil. Je voyais des tas de poupées ensanglantées, empilées les unes sur les autres. Comme dans les mauvais films d’horreur. C’était terrible. Mais je n’avais pas la force d’être apeurée. J’imagine que ce n’était que des tas de pierres un peu rougies. Mais je voyais des cadavres. Peut être parce que j’avais peur de mourir. Que je sentais que c’était fini. Que j’allais échouer. 

J’ai retrouvé Thanh un peu plus bas. Elle m’a rejointe avec les militaires. Et me disait, allez on y va. Ils trottinaient. Elle voulait que je les suive. Je lui ai dit que je n’y arriverai pas. Que c’était trop tard. Qu’il était trop tard. Il aurait fallu courir toute la descente et on n’y arrivait pas. Je lui ai fait comprendre que je voulais juste dormir à présent. Que c’était terminé pour moi. Que je n’étais plus moi même. Elle est partie. Et on ne s’est plus revues. Jusqu’à Courmayeur le lendemain.

J’ai retrouvé Apos. Il est là, toujours, juste devant. Un oeil sur moi. Au refuge de Loo, j’entends parler autour de moi. On nous annonce 2h à 2h30 pour atteindre Gressonney. Pour faire 7 kilomètres ?! Et un sentier dangereux avec de gros blocs de roches, qui descend le long d’un torrent. On nous a vraiment raconté n’importe quoi à Niel… Même si tout cela me paraît lointain, mon instinct de survie est toujours là. Je pénètre à l’intérieur. Il faut que je dorme un peu. Je ne tiens plus. Je me dirige vers le banc. L’homme me demande sèchement ce que je fais. Je lui montre le banc pour lui dire que je vais m’allonger. Sans un mot. Et violemment il me dit non, on ferme, tu descends. J’ai envie de pleurer. Je ne comprends pas. La sensation d’être dans un conte et que je suis face à Barbe Bleue. Je sais que je ne peux pas descendre dans cet état. J’ai peur de tomber. Et de me faire mal. De mourir. Oui j’ai peur. Et je le dis à Apos. 

Je descends. Je ne sais pas comment. Ni avec quelle force enfouie au fond de moi. Mais je descends. Le sentier ne me paraît pas difficile. Il est pourtant abrupte et scabreux. Je veux juste dormir. Apos me parle sans cesse. Allez. Il parait que j’ai refait mes additions. Un et un, deux. Deux et deux, quatre. Dès qu’il prend un peu d’avance et qu’il a le dos tourné, je m’assois sur une pierre. Recroquevillée. Les coudes sur les genoux. Comme une petite fille. Et je ferme les yeux. Je voudrais qu’il me laisse m’endormir. Il remonte à chaque fois vers moi. Pour venir me chercher. Me met sa frontale dans les yeux. Laisse moi tranquille. Laisse moi. Je sais aussi que je me laisse aller car il est là. Je vois dans son regard qu’il est encore conscient. J’ai confiance en lui. Il ne m’abandonnera pas sur ce chemin. Il ne m’abandonnera pas. Merci.   

Cette nuit là, j’ai compris pourquoi on meurt de fatigue et de froid en haute montagne. C’est si simple de s’endormir. De lâcher prise. J’aurais réussi à tenir une dizaine d’heures à cette allure irréelle, après 70 heures de course. Des heures durant à pourchasser le temps. A pourchasser un rêve. Sans lâcher. Jamais. Jusqu’à ce que ce soit perdu. Moi qui ne savais pas vraiment pourquoi je prenais le départ, ni même si j’aurais la rage d’en avoir encore vraiment envie… La réponse est venue d’elle même ce quatrième jour. Et elle a explosé en mille étincelles. Ce n’était plus une réponse. C’était une évidence.

On se sera agrippés si fort à ces montagnes. On ne voulait pas les quitter. 

Arrivés à Gressonney, je me suis dirigée immédiatement vers les gradins du gymnase, on m’a apporté une couverture et je me suis endormie. La lumière était violente. Crue. Froide. Il y avait encore beaucoup de coureurs qui se préparaient à repartir car la barrière horaire sortante de 3 heures du matin approchait. On nous a dit en arrivant qu’on était hors délai. Bien sûr. Il était 2h30. On ne pensait même plus vraiment à cela. Il y a longtemps qu’on avait ralenti. La course s’était arrêtée dans ces marécages là haut. Quand on a compris. A présent, je voulais juste dormir. Et redevenir moi même.

Rapatriés à Courmayeur dans la nuit, nous avons continué à dormir au petit matin sur des tapis du gymnase. En attendant nos sacs, perdus quelque part dans le Val d’Aoste… Eux non plus ne voulaient pas redescendre ! J’aurais pu dormir encore et encore. Quand Apos m’a réveillé, j’avais l’impression d’avoir été écrasée par une locomotive ah ah ! Et j’essayais doucement de saisir ce qui s’était passé réellement ces dernières heures. Encore sous le choc de cette nuit là. J’ai recommencé à manger tranquillement et je n’ai fait que ça toute la journée. On a croisé Luca qui venait de terminer son Tor des Glaciers. Et je me suis aperçue que j’avais dormi à côté de John Kelly, le multiple vainqueur de la Barkley, qui marchait en canard complètement boiteux il faut bien l’avouer. Apos et moi, on était en forme. Aucune courbature. Aucune douleur. On l’avait dans les jambes ce Tor on le savait. Et on est retournés en montagne dès le lendemain. 

On a fait les comptes ce jour là : 206 km et 15.000 mètres de dénivelé positif pour 86 heures de course. Une belle balade italienne. Alors oui c’est vrai, on ne nous a peut être pas mis de médaille autour du cou. Mais je suis fière de ce qu’on a fait. Et impressionnée aussi. De tout ce qu’on a vécu là haut. Si on avait eu de l’avance sur la barrière, je n’aurais jamais su de quoi mon corps est capable. Je n’aurais pas découvert quelle force hallucinante j’ai en moi. Physique et mentale. Car ça n’avait rien à voir avec tout ce que j’avais vécu auparavant. Je pensais être allée loin, très loin. J’avais tort. 

Le parcours ne m’a pas semblé plus difficile qu’un autre. La montagne est toujours difficile. Mais les conditions météorologiques, la longueur de l’épreuve et le contexte du quatrième jour l’ont rendu vraiment particulière.

Je me suis souvent demandée pourquoi je fais ça. Ces courses d’endurance. Ce n’est pas simple à expliquer. Je n’arrivais jamais à savoir vraiment pourquoi j’y revenais. Surtout après la Suisse l’an dernier. Il n’y avait plus le défi de la distance ou du nombre d’heures. Et pourtant j’étais là. Au départ. Après mes premiers ultras de montagne, je savais que j’aimais cette sensation qui arrive après de nombreuses heures. Etre invincible. Maîtriser mon corps. Mes émotions. Vivre une vie et tout ce que ça implique en l’espace de quelques dizaines d’heures. Partager des moments intenses hors du temps, hors de l’espace parfois.

En Italie, j’ai compris. Tout s’est éclairé. J’aime tout simplement la sauvagerie de l’instant. Les instincts primaires. La brutalité mêlée à la douceur. J’aime me sentir animale, tantôt proie, tantôt prédatrice. Loin de nos vies si construites, si planifiées. L’humain a oublié d’où il venait. L’humain a oublié qu’il était un animal. Et ici, après plusieurs nuits sans vraiment dormir, les corps endoloris, et shootés aux endorphines, nous n’étions rien de plus que des animaux. Nous avons fait ressortir ce qu’il y a d’ancré en nous, dans nos gènes, depuis la nuit des temps. Et ça, je ne le vis jamais aussi intensément que là haut, la nuit. 

J’ai reçu ici bien plus que ce que j’étais venue chercher. J’ai osé. J’ai souri. J’ai joué. J’ai tenté. J’ai pleuré. J’ai aimé. J’ai donné. Tellement donné. J’ai appris. J’ai douté. J’ai rêvé. J’ai repoussé toutes les limites. Je les ai même dépassées cette nuit là, sans bien savoir où j’étais. Perdue de l’autre côté. J’ai découvert ce que lâcher prise voulait vraiment dire. Et j’ai donné toute ma confiance à l’autre. Mon compagnon de cordée.

Ce n’était pas une course. Non. C’était une parenthèse enchantée. De celles qu’on n’oubliera jamais. Et pour lesquelles on se demandera toujours… Etait-ce réel ? 

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La quatrième nuit (Tor des Géants – 3/4)

By 14 octobre 2019 Outdoor

Mardi rime avec pluie. On le savait. Aujourd’hui, il va falloir arriver au début de la nuit à Donnas. 45 kilomètres plus loin. Nous n’avons qu’un seul col à passer et une très longue descente ensuite. C’est le tronçon le plus facile de la course a priori. Nous nous baladons d’un bon pas dans les rues de Cogne puis Lillaz en chantant du Michèle Torr (on n’a pas trouvé mieux ah ah !), avant de rejoindre un ravito où je saute sur la pastèque. Je ne sais pas pourquoi, j’ai une envie folle de pastèque ce matin. Nous traversons des petits ponts, longeons le torrent et remontons sous les gros nuages gris menaçants. Bien sûr, à mesure que l’on gagne en altitude, il fait de plus en plus froid. Toujours. On s’y est habitués. Ma doudoune est ma meilleure amie, mon bandeau Aconcagua me porte chance. 

Dans le refuge Sogno, je me reconnecte avec moi même. J’adore cet endroit. Certes les conditions sont difficiles dehors. Le vent s’intensifie, le froid pénètre de plus en plus, le brouillard est en train de tomber. Mais je me sens bien. A l’abri. Et sereine. Apos refait une petite sieste sur un banc. Certains coureurs semblent momifiés sous des couvertures dans les canapés et sur les chaises. Les militaires italiens suivis par la télé locale se font chouchouter et masser par leur équipe d’assistance. Et moi, là, je me sens (enfin) bien. J’ai eu du plaisir dans l’ascension vers le refuge. Je dévore des gressins faits maison. Plein de gressins. Avec du fromage. Qu’est ce que c’est bon ! Avec du café ah ah. Oui je me sens vraiment bien !

Les 300 derniers mètres de montée vers le col de la fenêtre de Champorcher sont un pur plaisir. Quand cela fait deux jours que tu te sens diminuée et affaiblie et que tout à coup tu retrouves ton corps, c’est une explosion nucléaire là dedans hi hi !! Et comme je suis irrécupérable, je m’amuse bien à rattraper quelques gars. Pour le jeu quoi ! Surtout quand je sens que ça pousse derrière. Je m’amuse à accélérer pour être sûre qu’ils ne me rattraperont pas avant le sommet ! Surtout les militaires ah ah ! En fait, peu à peu, je suis en train de redevenir un peu sauvage. Animale. Et c’est exactement cette sensation que j’aime.

Neige, vent, brouillard. Cocktail gagnant au passage du col. Mais quel endroit magique là haut. On ne traîne pas trop avec Apos. Même si je pourrais rester des heures tant j’aime le lieu. Le sommet est tout proche, très aérien. Ça me titille. Allez zou, on descend ! C’est bien qu’il soit là avec moi, il me recentre sur la course. Car j’ai vite fait d’oublier complètement qu’on est sur le Tor des Géants et à me laisser aller à la contemplation et au plaisir ! Il y a toujours eu cet équilibre entre nous. Nos différences se complètent. Pour aller plus loin.

Nous trottons dans le brouillard. De plus en plus épais. Cela donne un côté mystérieux, quasi mystique. La longue descente commence. Les nuages laissent découvrir un lac l’espace d’un instant. Qui disparaît aussi vite qu’il est apparu à côté des cabanes et refuges déjà fermés pour l’hiver. Une fine pluie arrive. Peu à peu, en empruntant une piste caillouteuse, elle s’intensifie. C’est le retour de Princesse et Charlemagne avec nos capes de pluie. L’après-midi va être longue. On ne voit pas grand chose, embarqués dans une sorte de torpeur ambiante. Descendre. Et puis c’est tout. 

Où est ce satané refuge Dondena ? Je devrais déjà y être. J’ai faim. Et j’ai envie de me poser un peu. Toutes ces maisons sont fermées. Où est-il bordel de bordel ? Et où est passé Apos ? Il aurait pu m’attendre merde ! Je regarde le plan de route. Il est sensé être à 2151 m. Et après avoir lutté pour sortir ma montre des multiples couches de vêtements empilées sur mon bras, je vois que je suis déjà à 2000 m. Bordel ! C’était ce truc là haut ? Là où il y avait la grande bâche Tor ? Mais où il n’y avait personne dehors, aucune porte ouverte et marqué “privé” sur l’une d’entre elles ? Je suis tellement énervée contre moi même que je ne pense même pas à consulter la trace GPX sur mon téléphone pour vérifier. Je vois enfin des coureurs descendre vers moi et je leur demande. Ils ne comprennent pas pourquoi je remonte dans leur direction. Qu’est ce que ça m’énerve ! Il faut dire que les banderoles Tor, il y en a partout en fait. Tous les villages, tous les commerces, toutes les maisons en mettent à leurs portes, à leurs fenêtres, ce n’est pas une indication fiable pour les ravitos… En remontant, j’aperçois Charlemagne. Il tente de me calmer. Je suis dépitée de ce temps perdu, de ces kilomètres en plus, de devoir remonter encore. Finalement, des bénévoles croisés sur le sentier me disent de ne pas y aller et appellent là haut pour qu’ils me pointent. Oui. Enfin j’aurais bien mangé un truc quand même. Et je me serais bien assise un peu aussi. Tant pis. Assume tes conneries. Et avance.

Je descends. Un sentier de gros blocs glissants, des racines. Je rumine encore un peu intérieurement. Il pleut sans discontinuer. J’ai chaud au visage. Déjà complètement buriné par le froid et le soleil. J’ai chaud avec toutes ces couches de vêtements. Il est joli ce sentier, parsemé de cascades. Mais je m’ennuie un peu. Je ne veux plus de cette pluie. 

A Chardonney, c’est presque l’heure de l’apéro. Mais ce n’est pas le moment. Je bois du jus de fruits plutôt. De toute façon, il n’y a pas de vin blanc. On retrouve souvent les mêmes têtes depuis quelques temps. On discute sous la grande tente. Certains ont leur famille qui est là, leurs proches. De petites habitudes se créent. J’enfile mon pantalon de pluie et je remets ma cape. Allons y. 

La pluie s’arrête. Nous aussi. Car on a trop chaud maintenant. On passe notre temps à se changer sur ce Tor, un vrai défilé de mode ! On sent que l’on descend de plus en plus bas. Nous n’étions pas allés si bas depuis Courmayeur en fait. On plonge dans le sous bois. Le paysage, la végétation, tout a changé. J’ai du mal à croire Apos quand il m’annonce 25 degrés à Donnas. J’ai l’impression de ne plus savoir ce que c’est d’avoir chaud, d’être à l’aise. Et pourtant, peu à peu, l’air devient plus doux. Nous traversons d’anciens hameaux. Des maisons délabrées, abandonnées. Il y en a partout ici, c’est troublant. La nuit, c’est même assez inquiétant de longer ces cabanes éventrées. Les arbres poussent à l’intérieur. Il n’y a plus de vie. Désolation. Viennent ensuite les villages habités mais complètement déserts. Pas une âme qui vive alors qu’il est 19 heures. Sont-ils tous à table ? C’est d’un calme surprenant. C’est à se demander s’il n’y a pas eu un cataclysme. L’apocalypse est arrivée et nous ne sommes pas au courant, c’est ça ?! Les places des églises sont superbes. Des pavés multicolores au sol. Chaque fois différents. Des statues nichées dans les murs des maisons. Pontboset. Tente de ravitaillement. Finalement, il y a encore des vivants !

Il nous reste 9 km de descente jusqu’à Donnas, ça devrait aller vite. On vise 22 heures environ. Enfin. Ça c’est la théorie. Car le profil réserve quelques petites surprises. Dans la nuit qui tombe, il y a de jolis petits murs dans les bois à gravir. Ça me rappelle les ravines réunionnaises. Très humides. Des racines glissantes partout. Quelques cordes aux endroits un peu exposés. Le torrent est en bas, tout près, on l’entend, on zigzague au-dessus. Je m’amuse et dépasse rapidement un type dans l’ascension. Je me sens vraiment bien physiquement. J’adore ce tracé. Même si je m’attendais à autre chose jusqu’à la base de vie. Apos est quelque part devant. J’ai dû m’arrêter pour changer de batterie de frontale encore. Et il est parti. Dommage qu’il ne m’ait rien dit, j’avais bien envie de jouer avec lui moi ! Jouer à accélérer. Histoire de rigoler un peu. Peu après, vu le sentier interminable, je me dis que c’est mieux qu’il soit parti devant. Il doit encore pester sans arrêt ah ah ! Je n’ai pas envie de subir ça maintenant. 

Je poursuis seule dans le noir jusqu’à la route et l’entrée de Bard, où il m’attend. Il reste encore deux trois kilomètres en ville. Il est tard. Quelques personnes dehors qui applaudissent. Des ruelles étroites, une voie romaine, des pavés, maintenant c’est le chemin des anglais, il ne manquait plus que ça ! Donnas a l’air charmante. Et comme prévu, il fait plutôt chaud malgré cette heure avancée de la soirée. Ça y est, la météo va maintenant s’améliorer. On a vaincu la neige, la pluie, le vent, le froid. A présent, la chaleur devrait faire son entrée. C’est une autre course qui va commencer. Plus traditionnelle. Après plus de 150 kilomètres et près de 60 heures écoulées.

Qu’est ce que je suis bien dans ce lit de camp tout au fond du dortoir. Je resterais bien plus longtemps. Bien au chaud. Au calme. Quoique… y a un mec qui ronfle dans les oreilles d’Apos à côté. Et une nana qui n’arrête pas de tousser. On a tous clairement subi la météo. Intense. Je m’étire comme un chat, je profite d’être allongée encore un peu. J’ai dormi 30 minutes profondément. Comme chaque nuit. J’ai dévoré un énorme bol de salade de riz en arrivant. J’en dévore un autre au réveil. Avec du fromage. Et tout ce qui me fait envie sur la table. J’ai pris le temps d’aller me doucher aussi. J’avais besoin de me régénérer sous l’eau chaude tranquillement. Cela fait presque trois heures qu’on est là, il va falloir y aller. On a repris 2h30 sur la barrière horaire. On est bien. A l’aise avec elle. On maîtrise l’horloge comme on dit. Enfin… c’est ce qu’on croyait…

La nuit est douce. Même si la fatigue est bien présente et que nos petits yeux rouges picotent, nous sommes bien cette nuit là. Car nous savons que rien ne pourra nous arrêter. Nos corps se sont adaptés à l’effort et étrangement, nous ne ressentons plus aucune douleur particulière. Mes courbatures d’hier se sont envolées par je ne sais quel miracle. Je savais que je paierai mes galopades nocturnes dans la descente de la première nuit, mais j’étais tellement heureuse… Mes cuisses aussi hier ! Mais cette nuit, la troisième, rien à signaler. Même mon sac tire moins sur mes épaules. Il faut dire qu’il est chargé à fond ce sac. J’ai de quoi affronter n’importe quelle situation. J’ai même gardé mes crampons ! 

Au revoir Donnas et ton superbe fort. Ton pont Saint Martin majestueux. Tes ruelles typiques. Quelle ambiance tu nous auras offert ! La température est clémente. L’air se refroidira peu à peu, heure après heure, à mesure que nous montrons et que nous approcherons des heures les plus froides au petit matin. Mais là il fait doux. Et ça grimpe bien. Lever les genoux aide à se réchauffer ! Dans le noir, on repère quelques lumières lointaines au-dessus. Une église. Sûrement les villages où l’on va passer. On trouve péniblement Perloz après quelques hésitations. En traversant un hameau, on a failli rentrer dans une maison qu’on a pris pour le ravito. Encore ces histoires de banderoles sur les portes ah ah ! Non il est finalement beaucoup plus loin, il faut redescendre puis remonter encore quelques kilomètres. Les grosses cloches sont sonnées pour nous. Il doit être 3 ou 4 heures du matin, mais peu importe. Le Tor des Géants réveille tout le village ! Un bon café. De bons petits biscuits. De quoi poursuivre jusqu’à Sassa pour le lever du jour. Avec toujours ce petit bonheur ancré en nous.

Nous poursuivons la nuit sur des sentiers de muletiers pavés, rocailleux, toujours à grimper. Une jolie arche en pierres, un pont. La présence humaine est encore très prégnante, l’altitude est toujours basse. A peine 1000 mètres. Peu à peu malgré tout, nous nous élevons et commençons à ressentir l’air froid des montagnes. La pente se fait de plus en plus agressive. Et nous commençons à rattraper les premiers compagnons au loin. Ça m’excite ! Je sens que depuis hier j’ai repris pleine possession de mon corps, alors j’accélère pour les rattraper. La scène dans ce bois est assez irréelle. A chaque fois, quand nous passons un coureur, nous engageons la conversation et il répond à peine. Hagard. Parfois endormi debout sur ses bâtons, ébloui par nos lampes. Il n’y a qu’un japonais qui s’accroche à nous, profite de notre petit wagon pour lui redonner un peu d’énergie et un but. Je joue, je dis à Apos, viens on essaie de voir jusqu’où il peut aller celui là ! J’accélère encore et là c’est Apos qui me dit que si je continue à cette allure, c’est lui qui ne pourra pas me suivre ah ah. Je ne sais pas pourquoi j’ai réagi comme ça cette nuit là. Je me sentais invincible peut être. J’étais de plus en plus dans cet état sauvage. Animal. Comme si j’étais une prédatrice. Comme s’il fallait éliminer les autres pour survivre. Ce que je ne savais pas encore, c’est que tout allait basculer et que j’allais bientôt devenir la proie.

Nous croisons la route et prenons les petits sentiers qui la coupent. Parfois des escaliers. Chaque marche est immense. Je n’arrête pas de me répéter que ce sont des escaliers pour les géants et que c’est certainement pour cette raison que la course s’appelle ainsi. J’ai de grandes jambes mais là il faut faire des pas gigantesques ! C’est épuisant ! Je voudrais m’allonger un peu et dormir. Le soleil se lève au loin. L’horizon se découvre en une fraction de secondes. Je suis toujours émerveillée de voir avec quelle rapidité la nuit s’en va. 

Sassa. 1400 mètres d’altitude. Il est un peu plus de 7 heures. C’est une tente de ravitaillement, pas un refuge chauffé ! Et il fait tellement froid… Nous allons nous allonger 30 minutes dans une tente, sur des lits de camp, emmitouflés sous des tas de couverture et dans nos doudounes. Nous gérons. Nous savons que cette sieste sera le moteur de notre journée. Car cette section est réputée difficile et longue. Au réveil, nous remplissons nos gourdes de thé chaud en nous protégeant du vent glacial sous la tente. Les coureurs doublés dans la nuit arrivent. Quelqu’un dit que nous sommes très justes pour la barrière horaire. Nous avons plus d’une heure d’avance selon les temps de passage estimés, nous ne comprenons pas. Le bénévole nous dit qu’il ne faut pas trainer en effet pour atteindre Balma avant 15h. On ne s’inquiète pas plus que ça, mais malgré tout, je n’arrête pas d’y penser.

A suivre…

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La quatrième nuit (Tor des Géants – 2/4)

By 10 octobre 2019 Outdoor

Une base de vie. Pour moi, c’est un refuge. La fin de l’étape. J’ai beau être sur une course non stop, je la gère comme une longue randonnée. Alors cette base de vie, c’est ma coupure, ma nuit, mon cocon. Il faut toujours prendre ses marques, ça prend un peu de temps. Quand on arrive, repérer les lits de camps, les douches, les toilettes, les zones de dépôt et retrait des sacs, les tables de nourriture. C’est grand une base de vie du Tor des Géants. Je prends toujours mon temps ici. C’est mon moment tranquille avant de me jeter à nouveau dans la gueule du loup. A Valgrisenche, je grelotte sous la couverture. Je suis allongée. Au chaud. Mais je tremble. Le corps se met à l’arrêt et tente de se recaler probablement. J’en profite pour ouvrir mon téléphone. Je ne le consulte que quelques minutes aux bases de vie. C’est mon moment à moi. Je fais le point sur le bulletin météo de la journée à venir. Je découvre les messages des proches et pour répondre à tous rapidement, je poste une photo et quelques mots sur un réseau social. Tout va bien. J’avance. Ce petit lien grâce à la technologie, c’est mon assistance à moi. Car personne ne m’attend sur le parcours ici. Ni à l’arrivée. Et vu les conditions météo, je suis heureuse de pouvoir dire que je vais bien, je sais que ça rassure tout le monde. 

J’ai réussi à dormir un peu. Peut être 30 minutes. Et je me suis reposée, allongée. Il est 6 heures. Je me rafraichis un peu dans les sanitaires, je me change. Surtout ces sous-vêtements qui m’irritent depuis des heures. Je découvre les marques sur mon corps. Pas beau à voir. Je prépare mon sac, rassurée de pouvoir y glisser mes crampons pour la nuit prochaine. J’ai eu de la chance, les deux cols à 2800 m n’étaient pas enneigés cette nuit, mais qui sait comment seront ceux à plus de 3000 m ? Je rejoins la grande salle commune. Apos et Vincent sont là. Ils ont dormi eux aussi. Et me disent qu’ils étaient finalement arrivés seulement dix minutes avant moi. Je pensais ne pas les revoir. J’essaie de manger un bol de pâtes à la sauce tomate. Deux bouchées interminables. Je n’y arrive toujours pas. Qu’est ce que ça m’énerve. 

Le Grand Paradis. Cet instant où je le vois au petit matin. Cette excitation tout à coup. Cette petite seconde où tout me revient à l’esprit. J’étais là haut, tout là haut, début juillet. Au sommet. Quelle beauté ce Grand Paradis. Et à présent, il est là au loin et je suis sur le Tor des Géants. On partage ce moment une dernière fois à trois. Et Vincent fait demi tour. Abandon. C’est bizarre de se dire au revoir comme ça. 

Il n’y a plus que nous deux. On avance ensemble. Tous seuls. Le peloton s’est enfin étiré. Et la montagne est à nous. J’aime ça. On retrouve peu à peu nos habitudes. Comme si on poursuivait notre périple suisse de l’an passé. Rien n’a changé ou presque. Mais il fait froid. Oh oui qu’est ce qu’il fait froid ce matin ! Le ciel est pur. D’un bleu parfait. Qui tranche avec le blanc des cimes. Je monte péniblement, en priant pour que nous sortions rapidement de l’ombre. Je rêve du moment où le soleil viendra se poser sur nous. Les marmottes sifflent au loin. Si seulement je pouvais rentrer dans leur trou. Me mettre au chaud, manger et dormir. En passant au chalet de l’épée, un petit café me fait du bien. Il y a les premiers coureurs allongés sur les bancs du refuge. Ça commence. Les premiers regards perplexes, hagards ou songeurs. Juste épuisés en somme.  

Le soleil est là. Puissant. Enfin ! Je peux enfin me découvrir. Oter gants, doudoune, coupe vent.  Et la pente douce qui mène au fond vers le col de la Fenêtre me réjouit tout à coup. Sourire aux lèvres, je ne sais plus où donner de la tête. L’ascension se fait ensuite plus abrupte. La pente plus violente. En passant les 2600 mètres, l’environnement est de plus en plus minéral. Que j’aime ces altitudes, où la vie s’éloigne, où le sol n’est que roche et cailloux. Ici le givre et la neige s’invitent aussi, dans les interstices, entre les pierres. Peu après 11 heures, nous sommes à la stèle. 2840 mètres. Je me sens submergée par une joie intense. Passer un col, c’est toujours pour moi un bonheur indescriptible. Ces quelques secondes où tu découvres un tout autre panorama. La petite brèche par laquelle nous passons s’efface peu à peu derrière nous et nous descendons à présent vers Rhêmes Notre Dame. Sous une chaleur surprenante. Mais avec toujours ce froid tapi dans l’ombre et dans le vent. La descente est un peu scabreuse. Je n’arrête pas de me répéter ce mot dans ma tête. Glissante, sèche, poussiéreuse. Et hop, les fesses par terre dans le pierrier. La chute du jour. Dans la descente du premier col de la journée. Comme hier. Je me promets d’éviter d’en faire un rituel sur la course. Merci les cordes un peu plus bas car c’est vraiment pentu et très instable. Vient ensuite la végétation qui réapparaît. Cela signifie que la pente va se faire plus douce et accueillante. Il y a un peu de monde dans le coin. Quelques randonneurs. Quelques applaudissements aussi. Les gens sont adorables. Et avant 13 heures, nous voilà arrivés à Rhêmes. Pour reprendre des forces. Avant d’attaquer les deux passages de col à plus de 3000 mètres. Les plus hauts de ce Tor des Géants.

Entrelor. Altitude 3002 m. Ca y est. Je bascule. L’ascension était vraiment sublime. Quelle chance d’avoir eu ce ciel, cette météo aujourd’hui. Nous avons profité de la douceur de début d’après midi pour faire une petite sieste de 20 minutes sur le sentier. Dans l’herbe rase. Cet air, ces rayons du soleil sur nous. Les choses simples de la vie. Nous avons retrouvé quelques têtes connues. Comme le japonais, parti habillé en sumo, qui a enlevé son habit de bal, et dort assis sur un rocher. Nous avons croisé aussi des coureurs qui faisaient demi tour, dont un qui a des palpitations inhabituelles depuis hier. De mon côté, j’aimerais être plus forte, me sentir plus solide. J’avance, je monte, mais je sens qu’il y a quelque chose qui m’affaiblit. Mon souffle depuis ce matin est différent. Ça m’inquiète un peu pour la suite. Je ne comprends pas pourquoi je m’essouffle si vite, dans des pentes qui n’en sont pas vraiment. Je respire fort. Je cherche ce qui peut bien se passer. Ça ne m’empêche pas de monter et d’enchaîner les cols, mais je sais que ça me ralentit, je vais plus vite habituellement. En tout cas, je n’ai pas autant besoin de faire des pauses, même quand j’ai 15 kilos sur le dos en rando ! Que se passe-t-il depuis ce matin ? C’est ce froid à coup sûr. Cela fait près de 30 heures que nous sommes dehors, à respirer cet air gelé. J’ai beau être couverte, le froid pénètre les poumons. Et je crois qu’ils n’aiment pas trop ça aujourd’hui… Reste concentrée Mimi, tout ira bien. Dans deux jours, la température remonte. Tout ira bien. 

Entrelor. Magique ce passage de col. Toujours ces derniers efforts, ceux que je préfère, quand les gros rochers semblent nous barrer le passage. Et pourtant plus on s’approche, plus je me sens accueillie dans ce dédale minéral. Je repère du regard mon compagnon de route. Toujours devant. Jamais très loin. Il grimpe bien. Et cette stèle toujours. Avec la petite pancarte Alta Via Numéro Due, le chemin numéro 2 qui traverse le Val d’Aoste et que nous empruntons. De l’autre côté, un petit paradis. Un lac où se reflètent toutes les couleurs de la montagne. La douceur de la fin de journée, lentement balayée par le froid glaçant qui réapparaît dès 18 heures et nous rappelle à l’ordre. Comme pour nous chuchoter, la nuit va venir, préparez vous. 

Eaux Rousse. La descente m’a semblé interminable. La nuit va bientôt tomber. Du thé et de l’eau chaude dans les gourdes. La frontale déjà prête sur la tête. J’ai avalé des bananes, il n’y a guère que ça qui me faisait envie. Je n’en peux plus des soupes. Et je n’arrive toujours pas à manger vraiment. J’ai beau avoir l’habitude maintenant, c’est toujours aussi pénible à vivre. Nous sommes une petite dizaine sous la tente de ravitaillement. Nous rêvions d’un refuge au chaud, pour se changer et se réchauffer, c’est raté ! Mais tout le monde est aux petits soins. Alors ça y est, c’est maintenant qu’il va falloir être forts ? Le Loson, point culminant de notre semaine. Et cette nuit qui est là. La deuxième nuit.

En montant cette nuit là, j’ai compris ce que je venais faire ici. Et j’ai commencé à ressentir pourquoi j’aimais être ici. Quand je disais à quelques amis que je venais m’entrainer, je ne plaisantais pas. J’avais souhaité intérieurement toutes ces difficultés. Je ne venais pas spécialement chercher une médaille. Je voulais apprendre. Continuer à vivre des émotions et des situations incroyables. Eprouvantes. La météo, bien sûr, je la redoutais. Mais à présent que j’étais dedans, je trouvais ça grisant. Qui peut se targuer de passer un col si haut en pleine nuit dans ces conditions ? Et de l’avoir choisi en plus !! Cette nuit là m’a appris que j’étais devenue, un peu, une montagnarde. Car je n’ai pas eu vraiment peur. Pas eu froid. Il était presqu’une heure du matin. Température ressentie de -16 degrés. A près de 3300 mètres d’altitude. Je mettais les crampons. Assise dans la neige. Et je n’ai pas trouvé ça complètement irréel ! C’est là que j’ai compris que tout ce que j’avais vécu en montagne au cours des trois dernières années m’avaient changé. Cette nuit là, j’ai pu appliquer tout ce que j’avais appris. Et c’était fabuleux.

Bon. Soyons honnête. C’était aussi complètement dingue quand j’y repense ! Cela faisait des heures qu’on montait. On s’était dit qu’on basculerait de l’autre côté du col vers 23 heures idéalement. Mais le temps passait, on avait l’impression de ne jamais vraiment gagner en altitude. On ne voyait rien. Seules quelques petites lumières de frontales au-dessus, éparpillées un peu partout. En fait, on ne comprenait absolument rien de ce qu’on était en train de faire. Où est ce sentier ? Où est le col ? Pourquoi ces immenses virages, cherchés très loin au fond, puis ces changements brutaux de direction. Mais ça montait toujours. Et le temps passait. Une quatrième dimension. Dans le noir total. La neige est arrivée. Une petite tempête sur nous. Les flocons de plus en plus gros. Nous avons enfin atteint les 3000 mètres. Et le fameux mur. On ne nous avait pas menti. Un mur. Une forteresse. Pouvait-on parler de pente ? Toujours mon souffle court. Quelle poisse ! Je sais que je l’aimerais tellement ce col en plein jour. Que je jouerais avec lui. Mais là, je voudrais juste arriver là haut car l’horloge tourne vite. On a fini par rattraper des grappes de coureurs. Dans des états mitigés. Des gros râles pour certains. Comme des zombies. En fin d’ascension, je crois que j’ai gémi à chaque pas. Comme si ça allait me faire avancer davantage. Une longue complainte. J’ai vu Apos assis sur le côté un peu plus haut. J’ai compris que c’était le moment de cramponner. On a sorti les pointes. Car c’était complètement gelé. Et il n’était pas question de tomber dans cette partie exposée. J’étais concentrée. J’aime ressentir et entendre le bruit des pointes qui agrippent la glace. A cet instant, nous étions en montagne et rien d’autre. Il y avait de la magie dans l’air. De la magie toute blanche.

J’ai déchaussé. Merde. La catastrophe ! Il ne m’entend pas quand je l’appelle. Il part. Une petite mort de le voir s’éloigner. Je me sens seule. Hors de question que je poursuive comme ça. Petit check rapide. Bon, rien de grave, ils ont tenu mais se sont juste décrochés à l’arrière. J’ai la sensation que ça me prend des heures de les fixer à nouveau. Assise dans la neige fraiche. Je n’ai pas froid heureusement. Je repars et après seulement quelques mètres, je découvre un gros gyrophare rouge. Je mets quelques secondes à comprendre que je passe le col. Il y a un bénévole habillé en combinaison d’expédition. Alors ça y est ? Je suis au sommet de l’Everest c’est ça ?! Scène un peu irréelle. Il y a une cabane de verre temporaire posée là, juste après. Un type dedans, lui aussi avec l’équipement de haute altitude. Merci les gars ! 

La descente du col est un peu nébuleuse dans mes souvenirs. Je me souviens d’un sentier à flanc au début, avec des cordes. Probablement car le vide doit être profond. Je les tiens même si cela me semble large. On n’est jamais trop prudents en montagne. Puis des lacets. Infinis. Ma frontale clignote. J’ai déjà changé la batterie au début de la nuit. Merde, qu’est ce qu’il se passe ?! Il me reste la petite au cas où. Mais le halo est bien moins puissant, je n’ai aucune envie de devoir la prendre. Et le refuge est encore loin. Elle clignote encore et se met en économie d’énergie. Autrement dit mon champ de vision se réduit. Je suis seule. Si tout s’éteint, je devrais attendre là. Incapable d’avancer. Attendre quelqu’un derrière. Et encore perdre du temps. C’est à cause de ce froid tout ça ! Les batteries se déchargent à vitesse grand V. Il ne manquait plus que ça ! Je continue de descendre à un bon rythme et double quelques coureurs. Apos est toujours quelque part devant, je ne sais où. J’ai ma deuxième frontale à la main au cas où tout s’éteigne. Finalement, ça tiendra jusqu’au refuge. Et même jusqu’à la base de vie. 

La lumière de la salle du refuge est violente. Les yeux commencent à vraiment piquer avec le manque de sommeil. J’essaie péniblement de manger. Pour faire plaisir aux bénévoles qui me surveillent. Mais c’est toujours aussi difficile. Je le regarde dormir sur le banc. 10 minutes. Il venait d’arriver. Il s’endormait dans la descente. Je le réveille quand je suis prête. Et on repart pour Cogne, tout en bas à 1500 mètres d’altitude. Que l’on atteindra à la fin de la nuit à plus de 5h du matin. Avec les premiers doutes sur le tracé dans la descente. Les premières incompréhensions sur le kilométrage aussi. Comment peut on mettre autant de temps pour faire 5 km en descente alors même qu’on trottine ? Bref. On est à la base de vie. Il est temps d’aller s’allonger une petite heure sur les lits de camp du gymnase. Et de se remettre à grelotter sous la couverture alors que j’ai chaud !

J’ai compris au réveil pourquoi je me sentais si faible, si fatiguée hier. Etre une femme sur un ultra, c’est partir avec un handicap. Ce coup de fatigue mensuel qui s’abat sur vous par surprise quand vous faîtes subir à votre corps des efforts importants et que vous jouez à le dérégler. J’ai l’habitude, le calendrier des ultras est toujours calqué sur mon propre calendrier hormonal. Ce n’est pas ça qui m’a empêché de passer des lignes d’arrivée fort heureusement. Et ça me rassure de savoir que cette fatigue va disparaître dans la journée. Comme elle est venue. Il n’y a que mon souffle à surveiller. Continuer à bien me protéger du froid pour éviter la pneumonie ou je ne sais quoi d’autre. Tout ira bien. D’autant que ça y est, on bascule vers le troisième jour. Et nous avons passé le 100e kilomètre. Autrement dit, je vais commencer à me sentir mieux !

Nous avons décidé de partir peu avant la barrière horaire ce matin. De profiter au maximum du temps qui nous est donné pour retrouver nos esprits après cette folle nuit sur les cimes. J’ai dormi profondément 30 minutes environ. Je le sens au réveil. Ça m’a fait un bien fou. C’est incroyable comme si peu de sommeil peut être réparateur. Et… le miracle se produit. Je mange ! Une salade de riz, des biscuits. Des petites quantités mais avec appétit et envie. Pas de doute, ça y est, c’est parti ! Je suis enfin prête pour affronter les kilomètres. Il était temps ah ah !

A suivre…

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La quatrième nuit (Tor des Géants – 1/4)

By 6 octobre 2019 Outdoor

Je me suis toujours demandée pourquoi j’aimais faire ça. Ces courses d’ultra endurance. Pourquoi ? J’avais parfois un début de réponse. Je croyais comprendre un peu. J’avais la sensation quelquefois d’entrapercevoir une raison. Mais à présent, je sais. Oui. Je sais pourquoi.

Nous sommes partis. Ça y est. Je cours au milieu de la foule. Sous le brouhaha des badauds venus en masse. Avec ces grosses cloches qui raisonnent. Des gens partout, devant chaque échoppe, sur chaque trottoir, aux fenêtres des maisons typiques en pierres. Ces sourires. J’aime. Courmayeur est une fête. L’ambiance est incroyable. C’est comme si tout le Val d’Aoste s’était réuni pour venir voir les gladiateurs se jeter dans l’arène. Car à observer tout autour de moi, je vois que je ne pars pas pour une course comme les autres. J’ai déjà fait une distance aussi hallucinante. Plus de 300 kilomètres en montagne. Je sais exactement ce qui m’attend. Je n’ai plus peur des douleurs de mon corps ou des nuits noires sur les cimes. Ni même du froid. J’ai peur du manque de sommeil. Je sais exactement ce qui m’attend. Et j’imagine que beaucoup d’autres coureurs aussi savent ce qui nous attend. D’où certains regards. Songeurs. Concentrés. Nous, nous avons choisi d’être heureux. Ensemble. Heureux d’être ici. De se lancer dans cette balade sans fin qui s’appelle le Tor des Géants. Oui. Ce n’est peut être pas une course comme les autres. Mais de mon côté, je l’envisage comme les autres. Simplement. 

On ne peut pas dire que j’ai été très disciplinée et sérieuse dans ma préparation. Depuis la Swiss Peaks 360 l’an passé, je ne cours plus vraiment. Et je suis entrée dans ce que j’appelle l’ère de la grande nonchalance. Non pas que je ne respecte pas le dossard. Non c’est plus profond que ça. Je crois que je n’ai plus envie de consacrer du temps à préparer un ultra trail. J’aime aller courir quand j’en ai envie. Et profiter de tous les plaisirs de la vie. Et c’est tout. Ceux qui me connaissent riront en lisant cela car il est vrai que je n’ai jamais non plus été une grande adepte de l’entrainement !! Mais là, j’ai franchement ralenti depuis un an. Ce qui ne m’a pas empêché de m’inscrire, après mûre réflexion, à ce fameux Tor des Géants. C’est comme ça. J’aime jouer avec le feu. Me tester. Tenter l’impossible. Juste pour voir. Jouer la grande imposture sur la ligne de départ. Ne pas trop écouter les autres et leurs fameuses mises en garde. Ne pas respecter les codes. Faire à ma façon. Et découvrir à chaque fois que mon corps est une machine incroyable, solide, et qu’il s’est adapté au fil des ans et tolère distances et dénivelés sans broncher. Je suis aujourd’hui convaincue que j’apprends davantage à aller marcher des jours et des jours en montagne, un gros sac sur le dos, plutôt qu’à aller courir une heure ou deux chez moi en Normandie. Alors c’est ce que j’ai fait tout l’été, dès que j’ai pu m’évader de Paris et du boulot. Randonner, cramponner, grimper, escalader les montagnes. Car c’est ce que j’aime. Et ces distances folles, c’est la dernière chose qui me fasse vraiment vibrer dans le trail. J’aime les gens qu’on y croise sur ces courses, les relations qu’on y tisse, les sensations qu’on y trouve. 

Alors quand il s’agit de courir quelques kilomètres sur le bitume de Courmayeur, je crois mourir. Pitié !!! Où est la pente ? Où est la terre ? Où est la roche ? Je ne sais plus courir moi ! Je veux marcher et grimper ah ah. Le bruit s’évapore, nous quittons peu à peu la ville et commençons à monter vers le premier col. Les rayons du soleil ont laissé place à une pluie fine. Tout commence. Il fait déjà froid. Alors que nous sommes dans les heures les plus chaudes de la journée. Ça promet. Et un peu plus haut, je vois déjà un tapis blanc qui recouvre le sol. Déjà. 

Il y a du monde. En file indienne. Je déteste ça. Ce n’est pas nouveau. Je n’aime pas les gens. En montagne, je préfère être seule ou dans l’intimité d’un petit groupe. Cela fait partie des grandes difficultés des premières heures de course pour moi. Gérer les autres. Trouver ma place. De toute façon, je le sais, il va me falloir résister pendant 50 heures. Et après, tout ira bien. Deux jours, deux nuits. Pour caler mon rythme. Habituer mon corps. Dormir (un peu), manger (beaucoup). Voilà l’objectif. Non négociable. Je me suis promis de ne pas réfléchir, de ne pas tenter de faire entrer Monsieur Pessimisme et Madame La Raison dans ma tête au cours de ces 50 premières heures. Je sais que ce sera aussi les plus compliquées au niveau météo. Solide. Forte. Battante. Un point c’est tout.

Elles sont jolies ces vaches. Toutes noires. Elles ont l’air surprises elles aussi. L’hiver s’invite en Italie en ce début du mois de septembre. Un blanc immaculé. Tout le paysage s’est empli de silence, de pureté. Tout semble figé par le froid qui s’abat peu à peu sur nous. Plus l’on monte, plus les flocons de neige deviennent lourds. Et le sol se refroidit peu à peu. Les vaches montent avec nous. Tantôt sur le sentier, au milieu de la densité de coureurs qui sont de plus en plus calmes. Tantôt à côté, dans la pente herbeuse que l’on voit disparaître rapidement. Je me suis couverte. J’ai pris mes vêtements de montagne. Pas vraiment ceux de trail. Les jupes de course n’auront que peu d’intérêt ici ! Au vu des conditions météorologiques, j’ai chargé mon sac de doudoune, coupe vent et pantalon d’alpinisme. Même mes gants ne ressemblent pas à ceux de d’habitude. J’ai pris les gros, les bien épais. En plus des fins que j’utilise en course habituellement et qui me serviront de sous gants. Je suis peut être arrivée comme une fleur en matière de préparation physique. Mais je ne me ferai pas surprendre par tout le reste. Je compte bien vérifier ici si j’ai ma place en montagne. Si je suis capable de gérer surprises et impondérables et m’y adapter. 

Bon. En tout cas, là c’est raté. Je n’arrête pas de me répéter que j’ai fait une erreur. Qui pourrait me couter cher. J’ai fait confiance au bulletin météo. Ecouté les autres qui me disaient que c’était inutile aujourd’hui. Mes crampons sont dans mon sac de base vie. Et quand je vois l’état du sol, je panique intérieurement. La neige commence à geler. Ça glisse de plus en plus. A l’approche du col d’Arp, à plus de 2500 mètres d’altitude, il est 14 heures et c’est glacé. Bordel, comment j’ai pu faire cette erreur de débutante ? Je sais qu’il y aura encore deux cols à passer à plus de 2800 mètres avant d’atteindre Valgrisenche. De nuit. Et merde Emilie ! Avançons. On verra bien. 

Je fais très attention dans la descente. Je n’arrête pas de me faire doubler. Je n’aime pas ça mais je n’ai aucune envie de tomber et de risquer un faux mouvement, une crispation. Avec ce froid, tout prend une ampleur démesurée. J’en vois encore en short. Je les trouve cinglés. Chacun fait comme il veut… Puis la neige disparaît peu à peu. Pour laisser place à la gadoue. Je cours à nouveau. Tranquillement. Ça n’empêche pas la glissade et le plongeon. Ça c’est fait ! Je retrouve Apos un peu plus bas qui a lui aussi expérimenté le patinage artistique et est recouvert d’une belle petite couche de boue. On parle de ce premier col. Surprenant. Mais devant, tout a l’air plus clément. La neige est derrière nous. Le massif du Mont Blanc vient tourmenter la zone et mettre son grain de sel. Son grain de neige. Mais nous nous éloignons.

La Thuile. Tu parles d’un nom pour un ravito ! Elle fait du bien cette soupe en tout cas. Elle me rassure. On s’assoit quelques instants. Tous les trois. Vincent, Apos et moi. On fait route ensemble. Jamais très loin les uns des autres. On a bien ri dans la descente. Comme trois copains qui randonnent. Sauf que là, la randonnée promet d’être un peu particulière… Mais la bonne humeur règne. Et l’ascension vers le refuge Deffeyes est tout simplement charmante. Des cascades, de jolis blocs rocheux, et cette lumière si douce. Le soleil fait son entrée et nous réchauffe un peu dans la montée. Tout comme les bravo, bravi, brava ! Ça en fait des supporters sur ce sentier ! J’entends les gars pester devant quand j’ai le droit à des énormes “Aaahh signora ! Bravissima ! Forza Emilie !!!”. Ils me font rire ces deux là ! 

Il y a cette sorte de clairière tout à coup. Immense. Les couleurs de l’automne sont déjà là. Le vert est pâle. L’herbe rase est comme brulée par le soleil de l’été et le froid des nuits précédentes. Les rayons passent à travers les nuages gris. Il y a de la magie dans l’air. Un petit lac d’altitude. La huitième merveille du monde. On se regarde et on se dit que l’on pourrait très bien être dans les Pyrénées à cet instant. Le décor est sublime. Seuls les petits fanions jaunes TOR nous rappellent où nous sommes à présent. 

Refuge Deffeyes. Une tente est plantée à l’extérieur. Il est un peu plus de 19 heures. Le vent est glacé. Pénétrant. Je dois impérativement me couvrir maintenant. Après, il sera trop tard. Une fois congelée, je serais incapable de bouger. Je me concentre sur la nuit qui tombe. Je fais abstraction des autres. Je file à l’intérieur du refuge. J’enfile une sous couche thermique. J’en garde une deuxième pour le ravito suivant. Histoire de me couvrir au fur et à mesure car la température chutera de plus en plus c’est sûr. Quand on ressort, le froid nous saisit encore plus. Je suis le mouvement, sans prendre vraiment le temps de manger. De toute façon je n’y arrive pas. Pas encore. Pas simple d’avancer à trois. 

Frontale sur la tête, me voilà prête à affronter la nuit. La première nuit. Il y a longtemps que je n’ai pas passé une nuit à arpenter les crêtes. Je prends mon petit rythme. Je fais avec les moyens du bord. Je ne me sens pas particulièrement en forme depuis le départ. Les sensations sont ce qu’elles sont. J’avance avec elles. Les gars ont toujours un petit temps d’avance. Ça m’ennuie qu’ils m’attendent sans cesse, qu’ils jettent un oeil sur moi. Allez-y, filez, je m’en sortirai ! Je fais mon chemin, m’arrête manger une compote quand je sens que c’est le moment. Je monte sereinement. 2857 mètres. Col du Haut Pas. Tous les trois. C’est joli là haut dans la nuit noire. On peut voir la trainée de frontales sur le prochain col. En attendant, il nous faut redescendre dans le chaos rocailleux pour atteindre le point de ravitaillement. D’interminables virages entre rochers, cailloux et poussière. Pas toujours stable tout ça. A Promoud, à 2000 mètres, il fait toujours aussi froid. L’eau n’est pas loin, on l’entend. L’humidité nous glace. Certains arrêtent déjà et ne veulent pas passer le col de nuit. Je passe une couche de plus. Dans mon coin. Je dévore une pomme de terre. Avec ce petit goût salé. J’en ai marre des soupes chaudes. Apos me remplit mes gourdes de thé brulant pour gagner du temps. Voilà, les gars me prennent pour un bébé maintenant ah ah. Et on repart. L’un derrière l’autre.

Je les ai laissé filer. Il fallait bien que je fasse pipi ah ah. Il fait trop froid pour s’attendre. La pente est trop raide pour ne pas aller à son propre rythme. J’ai besoin de stopper quelques petites minutes pour manger et boire. Tous les 300 mètres d’ascension. Juste quelques minutes. Je n’ai pas froid. Et pourtant il fait environ -10 degrés en ressenti cette nuit là. Ma pâte de fruits est complètement givrée. Je la laisse se réchauffer dans ma bouche. Avant de pouvoir la croquer. Et je repars en direction du col. Crosaties. Plus j’approche, plus la trace devient aérienne. J’adore. Il faut mettre les mains. Se frayer un chemin entre d’énormes rochers. Les cordes nous aident bien. Et sont synonymes de passages dangereux. Les à-pics sont juste là. Chaque pas est mesuré. Mais tout est bien équipé et je me sens en sécurité. C’est d’ailleurs dans ce genre d’endroit que je me sens le plus à l’aise. Je rattrape quelques coureurs qui souffrent davantage de la pente qui devient de plus en plus verticale. Moi j’adore ça. Mon souffle s’est calqué à la difficulté. J’en ai encore sous le pied. Une petite cabane et des bénévoles sont là. Le col. Enfin. 2829 mètres. Il est minuit passé.

Il ne reste qu’à descendre vers la première base de vie. Doucement au début. Les virages en épingle sont très serrés et donnent directement sur le vide. Je comprends ce qui a dû arriver cette nuit là. En 2013. Quand il est tombé. Il y a une stèle pour se rappeler en contrebas. C’est émouvant. Imaginer le drame au milieu de cette course. La vie ne tient qu’à un fil. Je fais très attention. Comme toujours face au danger. Mais une fois arrivée au lac du Fond, je reprends les commandes et je cours. Je double. Je m’amuse. Toujours aussi grisant de gambader seule la nuit dans la montagne. De sautiller comme les grosses sauterelles sur le sentier. Je me suis faite à l’idée que ce Tor des Géants, j’allais sûrement le faire seule finalement. Avec les étoiles. J’éteins ma frontale quelques instants pour me laisser charmer par ces milliers de lumières féériques… Quel ciel époustouflant cette nuit. Et j’accélère ensuite sur les portions de route qui conduisent à Planaval puis à Valgrisenche. Tout le temps gagné ici sur la route, je me dis que ce sera du bonus, je le passerai à dormir à la base de vie ! Je veux réussir à dormir cette première nuit. Il le faut. Alors quand j’arrive, la première chose que je demande en récupérant mon sac, c’est “où sont les lits ?” Et je file directement au dortoir. Persuadée que Vincent et Apos sont arrivés longtemps avant. Il n’est pas encore quatre heures du matin. La course est lancée.

A suivre…

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6962 mètres

By 13 mars 2019 Outdoor

Il est trois heures. Depuis minuit, je dors par à coups. L’excitation monte. La peur aussi. Le froid est prenant dans la tente. Tout est gelé. J’avais mis les sous bottes, chaussettes, frontale et téléphone dans mon sac de couchage. Il faut émerger. Se réveiller. Se mobiliser vers l’objectif. C’est difficile. Mais on prend le temps. À quatre heures, Romain va chercher le petit déjeuner dans la tente d’Heber et Gustavo. Une quesadilla au fromage. Et du thé chaud. Je n’ai plus faim. Je sais qu’il faudra puiser dans les réserves.

À cinq heures, nous partons. Avec mes trois couches de vêtements, plus la petite et la grosse doudoune d’expédition. Deux grosses paires de chaussettes en laine, des sous gants, et des moufles de montagne. Mais cela ne m’empêche pas d’avoir les doigts glacés. J’ai tardé à mettre mes guêtres. Impossible de me les réchauffer. Nous faisons raisonner le bruit de nos bâtons en les tapant les uns contre les autres pour nous donner de l’énergie. Émotion. Concentration.

Ça monte. Déjà. On ne voit rien dans cette nuit noire. Je sens un goût métallique dans ma bouche. Du sang peut-être. J’ai peur. Je ne pense plus qu’à ça. Le dire ? Est-ce grave ? Je crois que je suis en train de mettre toutes mes angoisses liées à la haute altitude et ma santé dans cette première heure d’ascension. Je focalise. Certains redescendent déjà. Juste le temps d’apercevoir leurs barbes et sourcils gelés. Vision presque irréelle. J’aimerais les suivre. Je m’imagine retourner à ma tente en pleurant. Mais me sentir mieux. Je peine tellement en montant jusqu’aux premiers rochers. Gustavo me dit alors de manger toutes les demi-heures. Je continue. J’attends les premières lueurs de l’horizon. Il me dit que ce n’est pas tout de suite. Je sais. Romain m’encourage derrière, me dit que j’ai déjà fait bien plus difficile que ça. Oui. Mais là j’ai peur car nous ne sommes pas dans des petites montagnes. Mon corps. Que m’arrive-t-il ?

Le soleil monte. Nous arrivons enfin dans ce matin que j’attendais tant. J’ai fait taire mes démons même si je me sens toujours à la traîne. Slowly slowly. Heber me fait monter juste après lui. Il me suit à la trace, d’un oeil bienveillant. Je croise les regards à présent. Les décisions aussi. A Independencia, j’aimerais qu’on soit déjà à 6600 mais non. 6390 m. Et déjà éreintée. Certains redescendent. Non. Pas nous. On n’en parle même pas. Je reste concentrée. J’ai peur de pénaliser le groupe en étant trop lente. Heber me le dirait je pense.

Nous poursuivons dans la neige puis la poussière, les petits cailloux et les grosses pierres qui nous suivent depuis une dizaine de jours à présent. Puis je la vois enfin. Cette fameuse traversée. En pente douce. Mais toujours en pente. Arrive ce moment où il faut chausser les crampons. Enlever les moufles. Faire vite et bien. C’est là où Sagar va devoir redescendre. Vidé. Il n’est pas lucide depuis ce matin. Il risque de perdre ses moufles quand il les pose à terre. Il n’y arrivera pas. Pas cette fois. Gustavo le force à redescendre. Je le vois au loin. Assis. Je comprends. Je n’ai pas la force d’être émue pour lui. Je me concentre sur mon propre corps. Et cette cueva, la cave, qui semble si loin. Je demande à Heber si nous ne sommes pas trop en retard. Il me dit que non. J’ai l’impression qu’il est déjà 14 heures. A cet instant, il n’est en fait même pas encore 10h30. 

Chaque pas est ralenti. D’une lenteur extrême. Nous sommes toujours à faire le yo-yo avec une autre expédition. Ce qui me rassure sur ma force. Car je ne souffre pas plus qu’eux. Les visages sont stoïques, les yeux fixes, ce n’est pas de la douleur, c’est de l’impuissance. Le corps dit non, je ne suis pas dans un environnement normal, tu ne me donnes pas ce dont j’ai besoin pour avancer, pour vivre et respirer. Je me souviendrai longtemps de ces regards. De ce ralenti permanent. Où les distances et la pente semblent démesurées. Impossible à traduire en mots. La violence, la sauvagerie de l’instant.

Cette cave. La voilà. 30 minutes d’arrêt. Boire. Manger. Se concentrer sur là-haut. Nous sommes une vingtaine. Certains vont choisir de renoncer ici. 300 d+. Trois heures. La partie la plus difficile. Nous le savons. C’est maintenant que tout va se jouer. Heber est seul avec nous. Il nous prévient que si l’un de nous trois flanche, c’est tout le monde qui descend. Que c’est maintenant ou jamais qu’il faut décider de redescendre avec un autre groupe. Après ce sera trop tard. Je vois que Romain commence à faiblir. Les gars n’ont pas l’air d’être capables de monter plus vite que moi à présent. Si tu veux, je redescends avec toi. Je me fiche de ce sommet. Il est là. Tout proche. C’est pareil. Non. OK. Allons y.

La canaleta : meurtrière de rêves. Une pente à 60 % dans la neige. Chaque virage est un coup de poignard. Chaque pas un supplice. Je dois sans cesse reprendre mon souffle. Je veux y arriver. Une heure. Je vais y arriver. Deux heures. Des rochers à présent. Toujours cette pente. Où est le sommet ? Sur cette crête ? On ne va jamais y arriver. Faire taire cette voix. On s’approche. Tout le monde est dans un état d’extrême fatigue. À droite, elle est là, cette face sud du sommet sud. Magique. Je n’ai même pas la force d’immortaliser l’instant. Depuis ce matin, je ne filme pas, rien. Concentrée sur la beauté et la dureté du moment. Aux portes des étoiles. Encore une demi-heure d’efforts et je les vois au-dessus lever les bras. C’est là. Juste là. Et Gustavo vient de nous rejoindre. Juste à temps. Ensemble. Parfait.

Anesthésiée. Alors voilà, on y est. Comme dans nos rêves et nos discussions depuis 15 jours. La French team. Sur le toit de l’Amérique. Aux portes des 7000 mètres ! Nous sommes au-dessus de tout. Dans les étoiles. Peu de sentiments. Difficile de ressentir quand le corps et l’esprit ne sont plus tout à fait là. Assise. Je pourrais m’endormir. Mais Gustavo sait quoi nous dire. Ne pas se relâcher. Je sais ce qu’il veut dire. Je comprends. Le sommet n’est pas la fin. Ce n’est que le début.

Pierre semble dans un autre monde. Il a l’air shooté et me dit qu’il est ivre. Romain a sa tête de fatigue des longs efforts. Ça me fait peur. Après les rires, les photos, mon drapeau normand planté, l’euphorie, il faut y aller. Un homme qui redescend me fait une petite tape sur le casque, un autre me tape sur l’épaule, les gars de l’autre expédition me félicitent les uns après les autres. Aujourd’hui j’étais la seule femme au sommet. Nous sommes peu nombreuses dans les camps de toute façon. C’est étonnant. Mais comme en Ultra Trail, je m’y suis habituée. Je suis toujours lucide. Je tiens à peu près solidement sur mes deux jambes. Let’s go ! Il est presque 15h30.

Je comprends immédiatement que ça ne va pas. Romain plane et ses jambes flagellent. Ses appuis sont incertains. Il chute dans les rochers. Pierre tient debout mais me dit encore qu’il se sent ivre. Tout ça est très angoissant. Heber n’est pas content. Il dit qu’il fallait être honnête et redescendre avant. Mais Romain n’a pas senti la bascule. Quelques mètres plus bas, c’est encore pire. Gustavo s’encorde avec lui pour le retenir à chaque pas. J’ai peur. Je regarde la météo. Nous sommes encore à 6800. Il nous faut atteindre la cave, récupérer nos sacs déposés à la montée et le chemin sera moins dangereux. En quelques minutes, l’euphorie et la joie ont laissé place à une bouteille d’oxygène de secours. Romain ne sent même pas les tubes dans son nez qui vont et se défont. D’autres ne sont pas beaucoup plus en forme un peu en contrebas et tiennent à peine sur leurs jambes. Amorphes. La cueva. Enfin. Le répit.

Mon sac a gelé au sol, je peine à l’arracher des rochers. Il veut rester. Pas moi. Après quelques bonbons avalés, la descente se poursuit. La traversée se fait lentement jusqu’à Independencia. Je discute avec Heber pour me détendre. et oublier un peu ce début de descente catastrophique. Je laisse Gustavo s’occuper de Romain. Je jète un oeil régulièrement en arrière. Il descend. Doucement. Il chute dans la neige mais Gustavo le retient. Toujours. Ces hommes, nos guides, sont solides. Ils nous donnent tellement… et j’ai tellement confiance. J’apprends à leurs côtés. J’enlève enfin ces crampons à la cabane. Fini. Adieu. Pierre est toujours bourré. Romain bien entouré. Tout va bien à présent.

Après une heure de lacets empoussiérés, nous voyons enfin le camp 3. Comme un refuge. La fin du calvaire. Qui est pourtant perdu au creux de ces montagnes à 6000 mètres. C’est fou comme les perceptions changent quand on redescend. Nos tentes. Un refuge de petits points jaunes au milieu de l’immensité. L’émotion est à son comble quand nous arrivons avec une petite dizaine d’autres zombies. Certains sont vraiment amochés. Applaudis et embrassés par leurs amis d’expé restés au camp ce matin. Et Sagar qui nous attend. Qui voit son pote Romain tellement affaibli. Il vient à sa rencontre. Ils se tombent dans les bras l’un de l’autre. En pleurant. Romain lui dit I like You. Sagar répond I love you. Et tout le monde pleure. Enlever nos bottes. Ouvrir la tente. Tout est difficile.

Une nuit sous oxygène pour Romain. Une nuit à tousser pour expier l’altitude et le froid pour moi. Le vent est arrivé. Vers une heure ou deux du matin. Violent. Bruyant. Il ne s’arrête plus. Il a recraché les derniers explorateurs du jour. Partis à cinq heures, au sommet peu avant 15 heures et retour au C3 vers 19h30. Quelle journée. Cette nuit là, je ne dors que par à-coups. Il fait plus froid. Je n’ai pas la force de boire. Plus envie. J’en ai assez de boire toujours. Et de me lever pour faire pipi. Même dans la bouteille. Non. Fini. Je ne sortirai pas de ce duvet. J’attends le soleil…

Ce sac. Si lourd. Tout redescendre à présent. C’est tellement rapide. Tout redéfile. Le camp 2, le gros rocher, le camp 1, le gros rocher. Nous les connaissons par coeur ces lacets. Nous croisons ceux qui souffrent en montée. Je me revois à leur place il y a quelques jours. Soulagée de redescendre. Un œil en arrière sur ce joli Aconcagua dont je ne suis pas sûre de la signification. Pour moi, il en aura toujours une dans un coin de mon cœur…

Le retour au camp de base est comme une victoire de guerre, une fierté, un soulagement, un accomplissement. Oui je suis de celles et ceux qui l’avons fait. Ce n’est qu’une montagne certes. Mais poursuivre ses rêves est toujours grisant. Et encore plus quand ils sont partagés.

Retour au confort de Plaza de Mulas. Douce chaleur, grand dîner arrosé de Santa Julia de Mendoza. Et longues parties de cartes sous la tente commune pendant que j’écris ces mots dans mon carnet. Le bonheur tient parfois à bien peu de choses. Il suffit souvent d’aller le chercher au fond de soi. Ou là haut.

Extrait du carnet d’expédition Aconcagua, Argentine
Janvier 2019

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158 heures à traverser le Valais (Swiss Peaks 360 – 4/4)

By 21 octobre 2018 Outdoor

127e heure

Le serre file nous a prévenu ce matin que l’ascension vers le col de Susanfe était l’une des parties les plus techniques de la course et qu’en cas de mauvais temps, cela pouvait être dangereux. Que dans ce cas, il valait mieux rester groupés. Nous n’avons pas oublié ces mots. C’est pour cela qu’on est repartis assez tôt de l’auberge. Il nous restait 1h30 avant le cut. Mais nous souhaitions passer le col de jour. Les nuages rentrent petit à petit. Le vent commence à nous fouetter le visage, seule partie de nous découverte à présent. Nous marchons vite. À vue il y a l’autre chinois, qui vit au Canada, un peu devant nous. Derrière en bas, le couple chinois, Wee et Cindy. 

Le soleil tombe peu à peu derrière les cimes. Plus on prend de l’altitude, plus la végétation disparaît, pour finalement ne laisser place qu’à un immense chaos de pierres, de rochers détachés de la montagne et de neige. On pénètre au fond. On cherche la trace. Le lac en bas est encore baigné de lumière, mais peu à peu se couvre d’ombre. Je m’amuse à chercher un passage dans cette immensité. Face à nous, des murs de roches. Et si ce n’était pas balisé Emilie ? Par où passerais tu ? Lis cette montagne. Lis en elle. Je continue d’apprendre. Mon expérience n’en est qu’aux prémices après tout. 

Il faut monter droit devant dans la paroi rocheuse équipée d’une main courante, de chaînes. Nous sommes sous le charme. Partout où l’on regarde, c’est incroyable. Le massif des Dents Blanches, la haute cime, le bassin de Salanfe. Une merveille. Voilà. Mon instant. Ce moment qui change tout. Il n’y avait rien de plus beau que cette ascension. Engagée. Vertigineuse. Puis lunaire. Sous le vent violent et dans les gravats du col, je suis à ma place. Émue. L’intensité. Et cette crête…

Il file devant pour redescendre. Il a l’air minuscule au milieu des schistes dans les nuages et l’infini. J’ai un sourire béat sur le visage. Qui durera jusqu’à la cabane nichée à 2100 m d’altitude. Je vis mon moment. Je sais que je n’oublierai pas cette fin d’après-midi. Ce refuge. Il est écrit « Grand choix de sourires à l’intérieur ». Alors j’entre. Et il n’y avait pas de publicité mensongère. Je me sens immédiatement bien. Au chaud. Ces cabanes d’altitude me font toujours l’effet d’un cocon de protection au milieu de ces horizons aussi attirants qu’hostiles. Le gardien est un amour. Lui aussi. Oui, tout le monde est amour ici. Car tout est simple et beau. Et il y a du chocolat. J’ai ce sentiment qu’il me faudra revenir ici. Y passer du temps. J’aime ces endroits là. Les relations qu’on peut y tisser. Y refaire le monde. Là-haut. Au dessus de tout. Oui je reviendrai. Mais pour l’instant, il nous est recommandé de ne pas traîner si l’on veut atteindre la zone dangereuse avant la nuit.

130e heure

10 km et 1000 m D- pour atteindre Champéry. Et cela fait près de trois heures qu’on a quitté la cabane des sourires. Et on n’arrive toujours pas. Cherchez l’erreur… bordel ! Il y a longtemps que j’ai débranché mon cerveau. Peut-être à Oberwald il y a cinq jours. Mais lui, là, il pète un plomb. Ses pieds le font souffrir. Il en a assez de ces descentes, de ces détours inutiles pour arriver à cette sixième base de vie. À quoi bon ? Je ne souris plus. Je n’aime pas ces moments-là. J’essaie de ne pas entendre ses complaintes. Ai-je le droit de hurler ? De le gifler ? De lui demander de se taire ? J’avance. Garder cet équilibre. Le yin et le yang.

Une fois de plus, la nuit est tombée et les difficultés sont arrivées. Nous étions prévenus. S’il pleut, c’est l’enfer. Il ne pleut pas. C’est l’enfer quand même. J’avais de l’énergie à revendre aujourd’hui. Je suis vidée à présent. Ce Pas d’Encel, il n’était pas seulement technique, il était exposé, sur des vires avec des chaînes pour se sécuriser. Il faisait jour au début, on a eu le temps d’apercevoir le vide. Puis la nuit était déjà là. Attention maximale. Ne pas glisser. Il ne s’agit pas de dormir ici. Une section très montagnarde, très engagée. Nous y voilà. La pire que nous ayons eu je crois. Mes mains ont le goût du métal tellement je m’agrippe à ces chaînes. Et cela ne s’arrête jamais. Un oeil l’un sur l’autre. Sur ses choix. Cette fois-ci on est tout proches.

Peut être une heure plus tard, on finit par quitter cette zone. Épuisés. Suivront des chemins en sous-bois, des faux plats, une passerelle suspendue immense où l’on entend l’eau très loin sous nos pieds. Encore des chaînes. Non. Je ne veux plus. Je suis trop fatiguée. Et ce vide. Toujours. Vigilants. A flanc de paroi. Et on descend. 900 m d’altitude. Des lumières au loin. On tourne en rond. Les fanions toujours là. La trace GPS toujours là. Trois derniers kilomètres. Il faut que ça cesse. Pour lui. Pour moi. Pour nous.

133e heure

1h15. C’est une blague ou quoi ? Mimi qu’est-ce que tu fabriques là ? T’es complètement siphonnée de la tête ma pauvre ! On t’a perdu là ! Retourne te coucher hi hi. À minuit et demi, on se couche dans l’un des dortoirs du gymnase de Champéry. Réveil à deux heures. OK. Parfait. Je sombre en un instant. Et je me réveille. Quelqu’un se lève. C’est lui. Je crois qu’il me parle. Je peine à reprendre mes esprits. Je finis par m’asseoir. Force mes paupières à rester ouvertes. Puis je me lève. Direction la lumière vive des sanitaires pour revenir parmi les vivants. Cela doit faire 15 minutes. Ça y est. Je file dans la grande halle le retrouver. Personne. Bizarre… Où est-il ? Je débranche mon portable de ma batterie externe. 1h15. Mais bordel je suis cinglée ! Ça fait 15 minutes que je me réveille pour rien hi hi ! Retour au dortoir. Il est là. Il dort. Allez j’y retourne. N’importe quoi cette nuit…

136e heure

J’ai dévoré deux énormes parts de hachis parmentier. Je me sens toujours aussi bien au niveau de l’alimentation. Je mange et bois ce qui me plaît. Tout passe normalement. J’ai même une faim de loup. Finis les problèmes sur les ultras. Plus c’est long, plus ça se passe bien. Étrange. Mais plaisant. Une part psychologique sûrement car je ne stresse plus du tout. Et un rythme légèrement plus lent qui me correspond mieux. Toujours pas de bobos aux pieds ou de douleurs anormales. Mon épaule me fait beaucoup moins souffrir. Mon stratagème et sa mise au repos forcé ont l’air d’avoir été efficaces. Je masse ma plante des pieds régulièrement. Quand on repart de cette dernière base de vie, on sait que la prochaine sera notre lit. L’aventure bascule dans son dernier chapitre. En quittant Champéry, on le sait. 

La nuit est déjà bien avancée. C’est aussi très agréable de savoir que le jour se lèvera dans trois heures. Que l’on n’aura pas à lutter avec nos yeux et nos visions étranges trop longtemps. On rit. Comme souvent. Mais là, peut être plus fort que lors de n’importe quelle nuit. Musique. Il a la voix si rauque et grave depuis deux jours, de plus en plus, que c’est un sujet idéal de fous rires et de choix musicaux. Barry si tu nous entends, merci. Un gars du 170 km parti la veille nous a doublé en bas. Rapide. Mais finalement pas tant que ça. Il est deuxième. Le premier a filé rapidement à Champéry. Arrivée départ de la base de vie en seulement 10 minutes tout au plus. Nous on s’en fiche, on rit. Et on monte notre petit kilomètre vertical sous les étoiles. Tiens c’est à droite. Ah non c’est un chat. Deux points lumineux dans le noir. Des yeux. Tout autour. Et c’est reparti. On rit.

138e heure

On ne rit plus. Mais alors plus du tout. C’est quoi cette histoire ? Une blague ? Qui a eu l’idée de nous faire passer ici ? Sur cette arête rocheuse. Des chaînes. Encore. Pas bon signe. Dans le noir, je voyais bien que le vide était là, juste là. Il suffirait d’un moment d’inattention. C’est glissant par endroit. Je m’agrippe. Il trébuche. Très légèrement. Mais ça suffit pour me retourner les tripes. Est-il endormi ? Je n’ose pas lui parler. Ne veut pas qu’il se retourne. Il risquerait d’être déséquilibré. J’ai le cœur qui bat fort. Je suis concentrée comme jamais.

Après plusieurs dizaines de minutes et autant de fausses joies à chaque nouvelle section à découvert, nous redescendons. Ça y est, on bascule. C’est terminé. On se regarde. Je suis liquéfiée. Cela ressemblait un peu à notre dernier assaut. Mais il nous reste plus de 50 km à parcourir. La route est encore longue.

Arrivés au chalet de Chaux Palin, sans forces, un peu gelés, nous restons subjugués par l’horizon. Le ciel étoilé laisse place peu à peu à un halo rougeoyant posé sur le noir profond des crêtes et éclairé par cette lune incroyable. Peu à peu, le halo illumine le ciel et le bleu nuit se transforme en un océan de teintes. La nature nous fait ce dernier cadeau. Car nous le savons. C’est le dernier lever de soleil sur la Swiss Peaks. Et nous allons dormir dans la petite cabane que le bénévole nous ouvre. La vie est belle.

140e heure

N’oublie jamais que tant que tu n’es pas arrivée, tout peut arriver. Souviens-toi de ça. Toujours. Je monte. Un pas après l’autre. De tous petits pas. Minuscules. Lents. C’est effrayant. Que se passe-t-il ? C’était trop facile c’est ça ? Je souffre. J’ai cette douleur apparue au réveil dès que j’ai relevé mon corps. Aiguë. À l’estomac. Au ventre. Je ne sais même pas la situer. Des brûlures peut-être. Horrible. Permanente. Qui me plie en deux. Dans la cabane, impossible de me lever. Tout me passe dans la tête à cet instant. Je veux qu’il parte, qu’il me laisse. Si je n’arrive pas à avancer, je ne veux pas qu’il reste. Et pourtant je veux aussi qu’il reste. Ensemble. Il comprend que j’ai mal. Je me plains peu. Mais là, je n’arrive même pas à faire semblant en sortant du chalet. J’ai peur. Qu’on m’arrête. Qu’on voit que je souffre. C’est anormal. Et comme je n’ai jamais eu ça, j’ai peur. Il est là. Mais ne peut rien faire d’autre. J’arrive à peine à marcher et me tenir droite. Il y a Charles. Et les chinois aussi, ils attendaient leur tour pour dormir.

Je monte vers les Mossettes. Au ralenti. Abattue. Pourquoi ? Et si tout s’arrêtait là ? Si je n’y arrivais plus ? Si même si j’essayais, ce rythme ne me permettait pas de passer les barrières horaires ? Y en a-t-il encore d’ailleurs ? Ça suffit. Respire. Avance. Même si c’est petit et lent. Respire. Je gonfle mon ventre au maximum. Je parle à ma douleur. Je décide tout à coup de faire un truc étonnant. Je lui parle tout haut. Je fais un deal avec elle. Je lui dis OK reste là si tu veux, mais dans 30 minutes j’aimerais que tu t’en ailles. Tu ne peux pas être là. Et puis reste ici dans mon ventre si tu veux. Mais ne prends pas toute la place. Laisse-moi marcher. Avancer. Monter. Je le découpe ce mal, l’enferme en quelque sorte. Le médicament qu’il m’a donné ne marchera pas, je le sais très bien, c’est un placebo, je travaille avec des pharmaciens. Mais ça va aller. J’ai fait un deal après tout…

Au sommet, la douleur s’estompe peu à peu. Je souris de nouveau. Légèrement. Surtout quand il décide de faire notre photo du jour à ce moment-là. À charge de revanche. Tu me le paieras hi hi. Et ce lac. Dont l’eau reflète ses rives verdoyantes et le bleu pur du ciel. Si clair qu’il fait encore très froid à 2000 m d’altitude. Il est 8h30. La journée commence.

145e heure

Ce qui se passe au Bec du corbeau reste au Bec du corbeau. Enfin peut être pas tout, non ?! Allez revenons à nos moutons puisque je n’ai plus mal au bidon. Je ne suis pas si mauvaise dealeuse finalement hi hi. Heureusement car la descente va être surprenante. Technique. Impraticable. On croirait ces ravines de la Réunion. Un vrai chantier. Notre nouvel obstacle. 10 km à ce rythme et on va finir par jouer de nouveau avec le serre-file ! Plus bas, cela finit par s’améliorer. On peut même trottiner un peu. Il y a cette rivière qui nous conduit jusqu’à Morgins. Une grosse libellule de 3 mètres. De l’art contemporain. J’ai eu peur l’espace d’un instant d’avoir définitivement perdu la boule dans ce Valais ! Bordel qu’est-ce qu’il caille ici ! On va finir en Mister Freeze si ça continue ! L’humidité et l’ombre rendent le sentier mystérieux. Mais c’est une vraie chambre froide. Devinez quoi ?! Il ronchonne derrière. Je l’entends. Mais on avance. Et Morgins est déjà là. Trois heures avant la BH. Il est 10 heures.

C’est un ravito similaire à une base de vie. Un grand gymnase où l’on retrouve petit à petit nos épicuriens avec qui on fait résonner nos rires en se contant nos hallucinations. Il y a aussi Charles bien sûr, certainement celui à qui je ressemblerais le plus si j’avais fait la course en solitaire (de longues portions courues seule, de longues pauses plaisir et contemplation, de longues discussions). Et peu à peu, on retrouve Wee, Cindy et notre couple de chinois, solide malgré la douleur qui gêne l’homme. Et qui voilà ? Ma Palmira ! Kopi Kopi ! Toujours là, avec sa couverture de survie en papillote attachée à son sac. On se serre dans les bras, ça fait un bien fou. Elle me dit avoir de grosses difficultés gastriques, ne mange plus. Fais attention à toi. Repos. Nous avons dormi déjà. Sur les tapis de gym. Nous allons repartir. Non sans un bisou surprise et réconfortant de la famille. Quel joli moment hors du temps là aussi. Et improbable dans ce ravito perdu en Suisse.

Quelle chaleur ! Oh ça va après tout, ce Bec du corbeau, c’est 600 m D+. Une bouchée ah ah. Heureusement que personne n’était là à nous entendre ce midi là, car nous sommes partis dans une autre galaxie. Dans notre monde. Tout y passe ! Si bien qu’on rate environ 58 fois les fanions, les embranchements. Pas grave, on fait des selfies vaches, on discute avec les habitants et on monte. Plus la pente est abrupte vers la fin, plus il fait chaud et plus je me sens bien. Oh oui tellement bien. On ne s’est jamais arrêtés. Jusqu’en haut. Et qui c’est lui devant ?! Bah tiens, on rattrape le quatrième du 170 km. Il applaudit quand il nous voit arriver au sommet. Je crois qu’on est en forme après 320 bornes mon cher ! Et les bâtons dans ma main droite, genre je me balade ah ah ! C’est beau là-haut. On voit à 360° de bien jolies choses. Et il est là. Le Mont Blanc. De quoi déséquilibrer un peu. Mais ce qui se passe sur ce banc… Enfin voilà quoi. Ce qui se passe au Bec du corbeau reste au Bec du corbeau.

147e heure

Je voudrais rester ici toujours. Ce petit refuge après Chalet Neuf. Dans ce lit. Sentir la douce chaleur à travers la fenêtre. Blottie dans le creux du matelas défoncé par le temps. Dormir. Toujours dormir. Paisiblement. Doucement. Tranquillement. Les propriétaires nous ont gâté de leur accueil chaleureux et prévenant. Les traditionnelles bananes et chocolats et surtout du riz chaud dans lequel j’ai laissé fondre du bon fromage. Je ne m’arrêtais plus de manger. Je ne veux plus partir d’ici. Par la fenêtre, du lit, je vois les montagnes. Nous sommes encore autour de 1700 m, mais je sais que je redescends. Et que je ne remonterai pas avant l’an prochain. Quelle année de montagne… Et je dors. Il dort aussi. Faut-il vraiment que nous repartions ? Nous avons le temps à présent. Plus d’1h30 s’est écoulée depuis notre arrivée ici, il va falloir penser à avancer. Pour ces 33 derniers kilomètres. 33…

148e heure

Les pistes de ski où nos divagations s’enchaînent et font résonner nos rires. On ne s’arrête plus. L’un dit une bêtise, l’autre poursuit, surenchérit. Ça nous paraît normal. À force de cheminer ensemble, on finit par se connaître par coeur ou presque. Et ces petites montées sèches du jour, je les adore. Il les déteste hi hi. Le yin. Le yang. 

La descente du Bec du corbeau m’a rappelé mes collines des coteaux de la Seine. C’est fou mais c’est vrai. Et puis tout à coup, par surprise, en haut de la dernière crête, à 16h15, le voilà. Émus. Sous nos yeux, le Lac Léman tout près, en bas. Nous y sommes. Le Bouveret nous voici. Incroyable. On peine à réaliser. Je crois bien qu’on est en train de réussir notre pari fou !

149e heure

Oui on a mal aux pieds. Mais on s’en fiche non ?! On descend de la montagne. En tout cas moi, là, j’ai du mal à me retenir de courir. Le coureur du 170 km a l’air content d’avoir quelqu’un qui le tracte quelques minutes. Ça me rassure de voir que même dans le peloton de tête, ça ne va pas si vite après une centaine de bornes. Il est un peu à la dérive et peine à se relancer. Allez ! File ! Roule ma poule ! Pense au taureau ! Ah oui, Il faut que je vous raconte. Même quand on ne rit pas, un truc se produit. Des vaches. En plein sur la piste. On essaie de passer. Le mec fait des grands gestes avec ses bâtons. On passe au milieu et on le suit doucement. C’est le moment parfait qu’ont choisi ces deux-là pour s’accoupler. Et vas-y que je te monte dessus. Ni une, ni deux, on saute la clôture et on se réfugie dans la pente. Pas envie de se faire écraser par ces deux bestiaux en rut. On aura tout vu ici !! Et c’est reparti pour un fou rire.

150e heure

Nous quittons Torgon. Heureux. Mes parents étaient là. Toujours. Des sourires. De la détente totale à présent. Nous savons. Tous les quatre nous l’avons fait. Et je sais aussi que Romain est venu. Au Bouveret. Il sera là pour l’arrivée. La vie est belle. Les bénévoles accueillants. Nous nous allongeons dans la petite salle, à côté des jeux d’enfants et du bar. Cette fois-ci, je ne m’endors pas. Je l’écoute respirer. Ça me rappelle les premiers jours et nos siestes en pleine nature. J’écoute les voix autour de nous, les discussions de comptoir. Je suis heureuse. Je le regarde dormir et sursauter quand son réveil sonne. Je souris. Lui aussi. Tout va bien. Allons-y.

151e heure

Une dernière passerelle. Ça court là dessus ! Ça tangue, ça oscille, ça fout presque les chocottes ! Les coureurs du 90 km commencent à nous doubler eux aussi. Il y en a du monde sur le sentier ! C’est étrange à vivre. Mais cela fait une bonne transition vers le monde d’en pas. Peu à peu retrouver les autres. Être moins sauvage. Moins silencieuse aussi.

152e heure

J’ai mal aux pieds. Ça revient de plus belle. Le Planelet n’a beau n’être qu’à 1654 m d’altitude, il se mérite. Après notre dernier coucher de soleil dans les montagnes et la palette de couleurs et d’émotions qui allait avec, la nuit noire a refait son apparition. Les racines, les rochers, la pente aussi. Mes plantes de pied. Mon épaule. Vous revoilà vous ! Histoire de me gâcher ma fin de course. Vous m’énervez sérieusement ! Et puis de toutes façons, j’ai gagné. Alors faites-vous petites. Ne faites pas trop les malignes ! Oui. J’ai gagné.

153e heure

On nous salue. On nous félicite quand on voit nos dossards de la 360. Et on nous double. Lentement. Dans la descente.

154e heure

On nous salue. On nous félicite quand on voit nos dossards de la 360. Et on double. Lentement. Dans la montée. Rien ne peut l’arrêter cette nuit là tout à coup. Il part. Accélère d’un coup. Comme possédé. J’adore. J’avais envie de jouer une dernière fois. Encore et encore. Alors je le suis. Et on double quelques 90 et 170. Qui hallucinent un peu. Eh bien ça avance les 360 ! Et oui monsieur ah ah !

155e heure

Dernier dodo. Au chaud. Dans l’auberge au Taney. Nous sommes épuisés je crois. Cette envie permanente de dormir. Nos visages sont marqués, nos joues creusées, nos traits tirés. De grosses cernes. Nos faces burinées par une semaine de montagne. Calmes. Sereins. On ne ressemble plus à rien. Ça s’agite autour de nous au ravito. Les 170 et 90 sont pressés. Certains bousculent. Puis tout redevient calme. Dans la chambre, pas un bruit, pas une lumière. Notre dernière sieste de 40 minutes. Au réveil, l’enfer. Pas envie. Je crois qu’en fait je ne veux pas descendre. Il fait si froid dehors. Sûrement ce lac qu’on devine. Je ne veux pas y aller. Mais je sais qu’on nous attend en bas. Et j’ouvre les yeux. Comme à chaque fois. Je me prépare. Toujours les mêmes gestes. L’instinct. Rentrons à la maison.

156e heure

Il y a une dernière petite butte à passer, puis ça descend. Pendant presque 12 km. Près de 1200 m de dénivelé négatif. Nous marchons d’un bon pas. Pas envie de trotter. Mais nous ne trainons pas. À présent on sait que c’est terminé. Il faut en finir. Pas avant d’avoir écouté l’album complet de la Compagnie Créole. On le fait résonner dans la forêt. Une dernière scène qui pourrait paraître irréelle et qui est pourtant si naturelle pour nous.

157e heure

Je crois qu’il n’en peut plus. Ses pieds. Mais il avance de son pas décidé. Ce pas que je connais par cœur à présent. Il ne le saura jamais. Mais je danse derrière lui. Il a changé de musique. Il y a quelques morceaux qui m’inspirent, et là, vraiment, comme souvent, je danse. C’est mon corps qui parle. J’ai un sourire qui illumine la forêt (à moins que ce ne soit ma frontale ?). Je suis juste parfaitement en phase avec tout ce qui m’entoure. Je suis à ma place. Cette chanson.… je l’adore.

Les virages. Un. Deux. Dix. Cent. Interminables lacets. Qui pourtant me laissent de plus en plus triste. Je me mets à présent à pleurer. Il est devant. Je me sens seule tout à coup. Seule. Et ces virages qui ne s’arrêtent plus.

158e heure

Nous avons touché terre. Comme si l’asphalte était devenu notre port d’attache, notre tarmac. C’est son tour. Lâcher prise. Je suis hagard. Je ne suis pas sûre de comprendre ce qu’il se passe. Je ne sais pas si je suis triste ou heureuse, soulagée ou fière, nerveuse ou sereine. Je suis tout et rien à la fois.

Au milieu de la nuit, on traverse les rues bordées de logements, puis on longe la lagune, le port et les petits restaurants de plage. Je découvre le Bouveret que je n’avais qu’aperçu le week-end précédent. Alors c’est ça ? On a réussi. Et tout va s’arrêter. Comme ça. Dans ce froid.

Je sors Rico du filet de mon sac et le serre dans ma main. On prend quelques minutes pour se couvrir à nouveau. Un ami vient à sa rencontre. Puis l’émotion de se serrer dans les bras. Si fort que j’ai mal. Avec Romain. Avec mes parents. Et nous voilà à passer cette arche. En faisant singeries et gymnastique. Je les avais imaginés cette roue et ce “monkey” sur la ligne. Les rêves sont faits pour être vécus sinon à quoi bon, non ? Il y a même Vincent, l’ami québécois sur le 90, qui arrive juste après. Synchronicité.

Tout est silencieux, calme, il est presque trois heures du matin. Cette ligne d’arrivée est finalement parfaite. Pas de mise en scène ou d’héroïsme. Intime. Personnelle. Comme notre aventure en somme. L’un avec l’autre. L’un pour l’autre. Sans un mot. Mais toujours là. Tantôt mon guide et mon second de cordée, mon Ronchonchon et mon meilleur partenaire de blagues. Mon Charlemagne. Mon ami. Il s’appelle Apostolos. Et ensemble, on a traversé le Valais.

Epilogue

La magie s’est poursuivie avec la découverte de tous les messages d’encouragements reçus pendant l’épopée, puis à la 169e heure, le dimanche, quand on est tous montés sur la grande scène. Que c’était bon de se retrouver. De s’embrasser. Se féliciter. Les petites joies simples. Les yeux qui pétillent. Car tout notre petit wagon est bien arrivé à bon port. Et qui sait si un jour, on ne se retrouvera pas, là-haut, dans les montagnes ?

Swiss Peaks 360
360 km 25.500 m D+
2 au 9 septembre 2018
157h55 – 187/300 partants et 3e Senior femmes 🙂

 

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By 18 octobre 2018 Outdoor

98e heure

Nous avançons ce jour là au gré des cabanes, des refuges, des villages. La descente a été longue jusqu’à Planproz, tout en bas, à 1377 m d’altitude. L’accueil chaleureux. Je suis assommée. A la cabane de Louvie où des thermos de thé chaud avaient été disposés pour la nuit par la gardienne, j’ai appris que l’organisation recherchait toujours Palmira. Où est-elle ? Je comprends qu’on ne joue plus. Cela peut tourner au drame en un instant Et si elle était perdue, si elle était tombée ? J’étais sûre que tout allait bien. Je n’aurais pas dû la laisser là haut cette nuit. Où est-elle ? Un hélicoptère passe. Que faire ? Remonter ? Nous posons la question à Planproz. Après quelques minutes et des infos contradictoires, on nous annonce qu’elle est derrière, que tout va bien. Elle avance. Je suis rassurée. Pas d’hypothermie ou de chute. Car oui Palmira, j’ai imaginé le pire ce matin là. J’ai pleuré même dans cette descente qui me ramenait brutalement sur Terre. La montagne. Et ces voix nocturnes. C’est terminé à présent. Tout va bien. Bienveillance, réconfort et sourires à Planproz. Viennoiseries aussi hi hi. Et ensuite, sous le soleil qui revient et nous réchauffe peu à peu, nous sommes remontés vers la cabane de Brunet. 

Voici l’une des rares ascensions que j’ai complètement oubliée. Perdue dans mes pensées. Ou perdue dans le vide de la fatigue. Toujours ce même rythme. Et cette douleur à mon omoplate qui prend de plus en plus de place. Je voudrais pouvoir me couper le bras. Je me souviens nettement de cette table et de ces bancs en revanche. De cette sieste de vingt minutes où le temps s’arrête. Chaque bruit autour s’éloigne. Le soleil m’écrase. Je sens mon corps de plus en plus lourd. J’ai la sensation qu’il disparaît. Il n’y a plus de douleur. Je suis apaisée, détendue. Je ne dors pas, je médite. Mon esprit vole, enveloppe tout ce qui l’entoure. Et il faut repartir.

Nous avons atteint la cabane de Mille deux heures plus tard. A chercher le balisage enlevé par les vaches. Quelles cloches celles-là ah ah ! Le sentier nous semble interminable vers la fin. Nous repérons des cabanes au loin. Est-ce là où nous allons ? C’est si loin. Nous sommes de plus en plus fatigués. Le corps avance. Monte. Mais l’esprit n’est plus toujours là. Et les yeux se ferment. Là haut, le vent amène les nuages. De plus en plus fort. La pluie arrive dans le brouillard. Nous sommes à la croisée des chemins, en haut d’un col, un de plus. 

Nous retrouvons nos copains d’expédition à la cabane. Toujours les mêmes. Certains que l’on n’avait pas revu depuis hier midi. Et le couple chinois. Toujours là. Nous sommes la dizaine de fermeurs, les rescapés des bases de vie. Et en nous regardant, je sais que tout ira bien pour nous. Nous gérons notre périple. Nous irons au bout du chemin. C’est étonnant mais il y a longtemps maintenant que terminer cette course me parait évident. Nous ne sommes pas là par hasard. Nous sommes à notre place. Et je le sens. Je n’ai pas peur. Juste horriblement mal à cette épaule. Je veux que ça cesse. Je veux pouvoir profiter. Pourquoi cette souffrance s’installe tandis que mes jambes ne me font pas mal ? Je suis déçue, je ne veux pas avoir à gérer cette douleur encore plusieurs jours. J’espère un miracle à Champex. Avec du repos et un bon dodo, ça passera n’est-ce pas ? Dis moi que ça passera. Encore 19 km. Tenir.

100e heure

La pluie est là. Nous sommes au milieu des nuages. Il fait moins froid maintenant qu’on a passé le col. Je suis sous mon poncho. J’avance. Il est devant. Peut-être à 100 m. Je voudrais qu’il m’attende. Je ne veux pas avancer. Je veux avancer. Je ne sais plus ce que je veux. Rien. Le vide dans ma tête. Pas la force de penser. Un pas devant l’autre sur ce petit single. Mes yeux fermés. Je réagis dès que mon corps dévie vers le haut, dans la pente. Je rouvre les yeux. Bientôt une piste plus large. Je cours. Je trotte. Pour tenter de revenir à moi. Je l’ai rattrapé. 

Arrivés à un grand bâtiment, une station de ski il me semble, nous nous endormons sur un petit banc. Assise contre le mur, je pars. C’est comme si je quittais mon corps. J’entends encore le vent. Les quelques coureurs qui passent, les bruits des bâtons. Il fait frais. Je pars peu à peu de plus en plus loin. Enfin. Je dors. Il est ailleurs lui aussi. En revenant à moi, je l’observe, j’observe tout ce qui m’entoure. Comme si on avait appuyé sur le bouton pause. Et je comprends qu’il faut poursuivre notre route. Je mets plus de cinq minutes à tenter de le réveiller. Chuchoter. Parler. Le toucher. Il est assis. Droit. Ses bâtons tenus fermement. J’ai peur de lui faire mal. De le brusquer. Il est mal. Revenu d’un autre monde. Ce banc…

101e heure

Je dors. Je marche. Comment est-ce possible ? Je sais que je dors. Et pourtant je continue à avancer. Sur cette piste large. Il est à côté. Il me parle. Je l’entends au loin. Très loin. Et tout à coup, je sursaute, je reviens à moi. Comme un cauchemar. J’entends à nouveau clairement ce qu’il me dit. Il comprend lui aussi que je dormais en marchant. Comment est-ce possible ? Je crois avoir déjà entendu parler de cela. Alors c’est donc vrai… quelle expérience hors du commun. Il faut le vivre pour comprendre.

108e heure

Champex. Km 248. Nous n’y prêtons plus attention. Ne savons plus très bien si nous sommes au km 150 au 300. Quelle importance ? Je sais juste que demain on repartira pour 53 km jusqu’à la base de vie suivante. Champex. Tu t’es faite désirer. Je ne te verrai que dans la nuit. Il faudra revenir… Car à force de dormir debout sur les sentiers, on finit par se perdre. D’autant que papoter pour se réveiller n’aide pas à la vigilance et à la concentration. 

Charlemagne et Princesse Mimi s’amusent. On peut entendre leurs rires résonner dans la montagne. Ils descendent. Heureux. Mais à ce petit croisement, ils ne remarquent pas de fanions. Étrange. Regardons la trace sur le téléphone. Ah oui quand même ! Non ! On est tellement loin ! Au beau milieu dans le creux de l’épingle dessinée par la trace. Remonter. Non. Tentons de la rejoindre de l’autre côté de la vallée. J’étudie la carte GPS. Merci la technologie. Et merci le réseau. Notre décision est prise. On voit Champex au loin en face. Si près. Si loin. À notre altitude. Mais Orsières en bas. Tout en bas. Il appelle le PC course. Qui nous guide sur le même choix. Les dossards 153 et 231 sont là. Dans la nature. En orientation.

Au début abattue. Pourquoi cet acharnement ? J’ai mal à cette épaule de merde. Pourquoi on m’empêche d’atteindre Champex ? Chaque soir c’est le même scénario. Cette base de vie si proche… Et ça passe. Cette colère. Je retrouve mon optimisme. Des obstacles ? Et alors ?! On s’en sortira. Et ensemble on est invincibles. 

On descend. On prend les bonnes décisions. Quelquefois les mauvaises. Cette fois-ci, c’est l’aventure. On décide de notre chemin. Je suis contente qu’on puisse se débrouiller et atteindre cette base de vie par nos propres moyens. Sans assistance. On assume nos bêtises. Après avoir passé Orsières, on remonte. La nuit tombe. Les nuages nous parlent. Nous écrivent plus exactement. Est-ce parce que l’on est ensemble depuis plus de 100 heures jour et nuit, mais nous lisons les mêmes mots dans ces nuages. Nous jouons. La Swiss Peaks est un jeu. Ces petits instants hors du temps sont si précieux.

Champex. Je suis passée dans les doigts de fée du physio. Rassurant. Bienveillant. La douleur rayonne en moi. Je suis bloquée. Je ne peux plus bouger ce bras. Mais je souris devant cette table de ravito sous la tente. Il y a de la pastèque. Je dévore toute la pastèque. Et le gâteau au chocolat. Mes parents sont là. Réconfort. Ils nous ont apporté à manger. Plein de bonnes choses et ces petits sandwiches sushis qu’on adore emporter sur le sentier. Ces regards attentifs à nous. Cette douceur. Ce soutien. Cette simplicité du moment. Je ne suis pas prête de l’oublier. Ils prennent soin de lui autant que de moi. Ils sont là. Et ça nous suffit. Après mon massage, je le rejoins sous la tente pour une heure de repos. La cordée ne se détache plus. Même aux bases de vie. Toujours là. L’un pour l’autre. Naturellement. La course continue. Il est une heure du matin bientôt. La base de vie va fermer.

113e heure

Ces messages reçus. Les proches. Quelques amis. Touchants. Rapidement consultés sur mon téléphone. Souvent en avançant, en montant, en marchant. Ces mots qui m’accompagnent. Des encouragements, un émerveillement pour certains. Une vraie force pour moi. J’avance oui. Tout va bien. Oui. Nous sommes à présent au chaud à l’étage du refuge de la Giete. Les ponchos sèchent. Nous profitons de la gentillesse des bénévoles, échangeons quelques sensations avant de monter nous coucher. Voici venu le temps où les siestes s’enchaînent aux ravitos. Je n’ai plus aucun mal à m’endormir. Et cet endroit au milieu de la nuit, il est idéal. Même si 30 minutes c’est bien trop peu selon moi. J’ai le réveil difficile. Je me demande où je suis. Jusqu’à ce que je l’aperçoive. Avec Charles. Toujours là. Les chinois se sont levés quand je dormais et sont déjà repartis. 

Cette nuit là, la cinquième, on a quitté Champex, longé le lac, et on est montés à Bovine. Dans le brouillard et l’humidité. On a retrouvé Palmira. Je l’ai entendu derrière moi. Mais c’est toi ! Oh mon dieu quel bonheur en cet instant de la serrer dans mes bras. On se raconte nos versions de cette disparition qui n’en était pas une. Elle était avec Cindy derrière. Et la voilà qui file devant nous.

Cette nuit-là devait être sèche. Il pleut. De plus en plus. Quand je ne le vois plus au détour d’un virage, j’ai peur. Attends moi, j’ai peur de cette nuit, de ce brouillard. Toujours cette nuit. Cette atmosphère. Et j’ai mal. Encore. Cette épaule que je voudrais déboîter. J’ai décidé de ne plus utiliser les bâtons. De ne plus m’appuyer dessus en montée. Je les garde en mains. Mes jambes feront très bien le job. Je les plante uniquement dans les descentes plus dangereuses. Et j’essaie de ne plus solliciter ce bras. De détendre toute cette zone de mon corps. Comme je me détends sur ce matelas sous ma couette en plumes. Je sais que je suis allergique. Mais je n’aurai pas le temps de réagir. Je redescends déjà les marches de l’escalier abrupte du refuge. Tout est rangé. Fermeture. Il est cinq heures passées. Il nous reste 100 km. Pile.

117e heure

Nous sommes trois à présent. Un fermeur de sécurité nous accompagne. Il a fermé le refuge, il redescend avec nous. Au début, je n’aimais pas avoir quelqu’un derrière moi, qui s’invite dans notre bulle. Et puis, peu à peu, nous avons discuté, un type bien, généreux et amoureux de la montagne. Je l’ai aimé quand il s’est arrêté lui aussi pour prendre une photo de Martigny dans la nuit. Il vient de Lyon. Il était bénévole sur l’UTMB la semaine dernière. Cette course. Que tout le monde veut faire. Et quand j’ai vu la base de vie de Champex, j’ai compris qu’il y avait peu de chance que j’y participe un jour. Des tentes gigantesques. Nous étions une dizaine sous ce barnum aménagé pour cette course pour recevoir des centaines et des centaines de coureurs. Quelle horreur. À chacun ses envies… Mais ce ne sont pas les miennes. 

Et puis cette nuit, ce matin, je parcours ses sentiers. En petit comité. Bovine. La Forclaz. Trient. C’est humide. Plus vert. Des gorges profondes. De la mousse. Des racines. Ça glisse. Des escaliers. Très abruptes en bois. C’est tout à coup très mystérieux. Envie de sortir de cette trace. D’aller m’enfoncer dans ces grottes. D’aller voir ces cascades de plus près. Nous passons le torrent. Prenons des échelles métalliques. La section routière nous ramène sur terre. Les voitures, les camions, fais attention à toi, reste bien sur le côté. Tellement l’habitude d’être seuls en pleine nature. 

Puis nous allons fausser compagnie à notre fermeur dans la longue montée sèche vers Finhaut. Je monte à l’aise, sans peine, sans bâtons. Plaisir de retrouver ces sensations où les cuisses sont sollicitées. Et quasiment plus les bras. Moi qui pensais que je n’aurais pas pu réussir sans ces béquilles hi hi. J’ai changé d’avis. Ça me rappelle Madère et ses à pics. J’adore. Là-haut, une voie ferrée, une gare, El Chepe ! Mes amis mexicains sont avec moi. Finhaut. Deux minutes d’arrêt.

Enfin… un peu plus. Car nous n’avons plus du tout peur de cette barrière horaire. À ce check point, il faut être reparti à 10 heures. Il est 9h15. On va l’exploiter au mieux. Pas le feu au lac. Je dévore. Chocolat. Pastèque. Fromage. J’ai cette sensation de faim qui monte de plus en plus. Après la course, je sais déjà que je vais passer mon temps à manger ! On retrouve toujours les mêmes. C’est tellement agréable. Rassurant de voir que tout ce petit wagon va bien. Une photo avec Charles. Un coucou au mari de Cindy. Toujours là, à la soutenir. Les chinois dorment. Certains repartent. Les uns après les autres. Je plaisante avec un type de l’organisation. Encore toi ?! Il est partout. Je le vois à chaque CP ou presque. Un amour ! Et les gens du village, sérieux, concentrés pour nous aider. Encore cette question depuis plusieurs jours… Vous pensez aller au bout ? Bien sûr, quelle question ! On ne se la pose même pas d’ailleurs. C’est étrange. Une évidence.

On prend soin de nos pieds. Il soigne ses ampoules. Je vois bien que ça le fait souffrir. De mon côté, j’ai une chance inouïe. Rien. J’ai eu peur le premier jour car ça s’échauffait bien à l’intérieur mais finalement rien. En revanche, j’ai une douleur aiguë sous la plante des pieds. Le petit coussinet. En enlevant mes chaussettes, rien à signaler. Je m’attendais pourtant au pire vu la douleur, mais rien. Une podologue est là et me dit qu’il s’agit juste de douleurs de compression tout à fait normales. Le pied supporte le poids du corps depuis cinq jours et cinq nuits. Il est tordu, hyper sollicité. Rien de plus normal. Oui. Mais qu’est-ce que ça fait mal !

121e heure

Ces passages de col. Quel bonheur à chaque fois. Une longue, très longue ascension de plusieurs heures et là-haut la surprise. En un instant, un nouveau panorama, une nouvelle ligne de crête, un nouvel objectif qui s’offre à nous. Nous avons quitté le petit village de Finhaut ce matin. En plaisantant. Il y a du bonheur dans l’air. De l’assurance. Du plaisir aussi. La musique résonne comme tous les jours. Comme un rituel, nous écoutons deux trois vieilles chansons. Et on rit. 

Que doivent penser Wee et Cindy avec qui nous faisons le yo-yo sur ce sentier ? On s’arrête tout le temps. J’ai froid. Viens on met nos doudounes. J’ai chaud en fait. Viens on enlève nos collants. Et on remonte. D’un bon pas. On les redouble. Ça amuse tout ce petit monde. Il y a une certaine habitude, une connaissance de l’autre qui s’est installée. Le même rythme. Les même sensations. Souvent au même instant. On mange ? Oui. Non. Plus tard. Il y a un serre file à présent. Qui compte bien emmener tout ce petit monde à l’arrivée et est impressionné par ce que l’on est en train d’accomplir. C’est fou comme quand on est en train de le vivre, cela nous paraît presque normal… Il est adorable. Je serai heureuse de le revoir le lendemain, puis le dimanche, à l’arrivée. Un vrai cœur.

Ces montées. Dans les rochers. A y mettre les mains parfois. Dans cette atmosphère adoucie par les nuages bas, au milieu des champs de fleurs aux couleurs encore vives, je les aime de plus en plus ces ascensions. Ce matin-là, c’est facile. Je sens ma douleur commencer à s’estomper. Je me sens invincible. Je cours dans les faux plats. Oui. Ce matin là je suis invincible. Rien ne pourra m’arrêter. On y est. Ensemble. On va le faire ! Wee est surexcité comme d’habitude. Il nous parle de la PTL, du Tor des Géants. Un sacré personnage. Original. Passionné. Attendrissant. Je l’aime lui aussi. Nous montons encore. C’est pentu. On reprend toujours de l’avance sur ces sections raides. Je le laisse souvent un peu devant, je suis là, à mon rythme, qui est aussi le sien. Je trouve ça tellement plaisant de ne jamais avoir vraiment à s’attendre ou à presser l’autre. C’est simple. 

Là-haut, on prend le temps de regarder. Quelle beauté. Ce lac en bas. Aux eaux turquoises qui tranchent avec ce vert des pelouses herbeuses tout autour. Les névés accrochés dans les ombres de la montagne. Une randonneuse est là-haut avec nous. On échange quelques mots sur son périple, sur le nôtre. Sur nos différences. Et pourtant, je me sens si proche d’elle. Je m’arrêterais bien à ce refuge au loin moi aussi. Pour prendre le temps. Et nous filons. Après avoir accepté cette barre d’Ovomaltine pleine d’amour. La vie est belle.

124e heure

Oh oui que la vie est belle. J’ai gambadé dans la descente vers le barrage de Salanfe. Cette fois-ci, je n’ai pas pu m’en empêcher. Quelle sensation inouïe de courir ici ! D’esquiver les pièges des cailloux. De poser à peine les pieds au sol. De m’envoler. Il m’a rejoint en bas en longeant le lac. Une fois l’euphorie passée, nous étions fatigués et piqués par le sommeil avant d’atteindre l’auberge ravito du km 282. Papa était là. Il est monté en trombe à pied quand il a compris qu’il n’y avait pas de route pour accéder. Maman est resté en bas, pensant qu’elle allait nous rater. Il se retrouve à tenir le ravito quelques minutes hi hi. Le temps que la dame nous conduise aux chambres dortoirs. Que c’était bon de le voir. Notre sherpa. Avec nos sushis. Ah ah ! Attentif. Prévenant. Merci tellement.

Une heure de repos en haut du lit superposé. Une vraie escalade pour monter. Il me met une chaise pour que j’arrive à en redescendre. Une heure merveilleuse sur cet oreiller et sous cette petite couette.  Il en faut peu pour être heureux. Le réveil est doux. Puis remuant. Un homme entre et réveille tout le monde. Et cherche un numéro de dossard. En disant qu’il est 17h30. Mais pas du tout monsieur il est 16h30 ! Il insiste, moi aussi. Ah oui. Bon, c’est pareil, il faut qu’ils se lèvent. Cet homme est brut de décoffrage. On se regarde. Et quand il ressort, on rit. Ébahis. Encore une scène complètement irréelle. Il y a Cindy et Wee qui dorment. Ils n’ont rien entendu. Tout va bien.

Quelques dizaines de minutes plus tard, nous sommes là, le long du lac, au-dessus des vaches. Perdus dans le son des cloches qui résonnent. Nous partons pour le dernier col du jour. Le dernier à 2500 m. Sans savoir que ce sera certainement le plus beau de toute cette semaine pour nous.

 

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By 15 octobre 2018 Outdoor

45e heure

Il y a certains moments qui comptent plus que d’autres. Le Cervin. Ce matin là, je l’ai aperçu pour la première fois de ma vie. Il n’était pas évident que c’était lui, tout au fond, caché à gauche, autour de tous ces sommets enneigés. Mais j’ai su. Et c’était déjà le plus beau matin du monde. L’ascension du Hannigolp était longue. Nous passions de 1000 à 2100 m d’altitude. Droit dans la pente. Je crois que nous ne nous sommes quasiment pas arrêtés. Bien plus réveillés que la veille. Plus en phase avec le sentier. Rocailleux. Nous avons d’ailleurs rattrapé quelques coureurs. 

Le soleil baignait déjà de lumière les cascades à contourner. Le panorama là haut était fabuleux. Le vert des sapins, le blanc des neiges éternelles, le bleu du ciel. Et ce rocher immense, bien que trop penché, était idéal pour une pause kit kat. Enfin… compotes et barres de céréales plus exactement. Sur notre perchoir d’observation, on regardait la vie passer sous nos pieds. Et le froid étant encore bien là à 8 heures, on a poursuivi notre route en descendant par les pistes de ski tranquillement jusqu’au grand gîte de Grächen et son petit déjeuner de rêve.

51e heure

On avait cette insouciance encore ce matin là. Je crois bien qu’on l’a perdu peu après. Dans ce pierrier infini. On riait en descendant vers ce village. Je lui demandais de prendre la pause devant cet immense chalet. On prenait notre temps. Après tout, il n’y avait que 45 km aujourd’hui. Et 4000 m d’ascension. Oui, c’était finalement peu non ?! Je n’avais pas envisagé que la trace réserverait quelques surprises et aussi pas mal de kilomètres en plus sur ce secteur.  Une fois la zone industrielle passée et les blagues épuisées (presque !), nous avons repris notre bon rythme en montée. C’est fou comme deux heures de sommeil peuvent vraiment tout changer. 

Le soleil est intense, brûlant. Il n’aime pas trop ça. J’adore. Le yin et le yang. Ou comment deux opposés peuvent être si complémentaires. Les petites chapelles nous donnent le tempo. Tous les 100 mètres d’ascension. Et le ravitaillement de Jungu après près de 10 chapelles permet de se détendre un peu à mi parcours de ces 1800 mètres à gravir. Les bénévoles nous préviennent, le col est encore loin. Après un très long pierrier. Et ils ont compté non pas 7 mais 10 km en balisant. 

Nous sommes bien au niveau de la barrière horaire mais il faut rester vigilants. Pas de place pour les défaillances. Je remarque en effet aujourd’hui que nous ne creusons pas l’écart avec ce cut off, cette horloge qui nous suit. Alors même que nous avançons mieux qu’hier. Cela m’interroge. Le corps répond bien aux sollicitations. La cadence est bonne. L’ice tea aussi. On se chouchoute les pieds avec sa crème anti frottements. Et on part à l’attaque de ce pierrier. 

L’ascension en plein cagnard est éreintante. Les micro siestes dans le peu d’ombre qu’il y a, infructueuses. Quelques rencontres de randonneurs qui sont à contre sens. La vue est dégagée. On contourne toute la montagne et l’horizon est sublime à perte de vue. Un lac très loin en bas. Des glaciers. Et ce pierrier qui apparaît. Immense. Silence. Chaque pas doit être réfléchi, mesuré. Au loin, un col. Le Col d’Augstbordpass. Brut. Minéral. Infernal. Nous formons à présent toujours ce petit groupe à vue. Toujours les mêmes. Charles. Cindy. Wee. Le couple chinois. Et ce malais qui vomit tout le temps et blacklisté sur tous les registres médicaux aux ravitos, qui pourtant repart et terminera la course. Que j’ai affectueusement surnommé Vomito. Quel type ! Nous y voilà. Là haut. 2889 m d’altitude. L’après-midi est déjà bien entamée. On se regarde. Allez, il ne faut pas trainer…

56e heure

Il est hors de question qu’on se fasse arrêter. On ne va pas se laisser emmerder par une barrière horaire. A Bluomatt, l’atmosphère a changé. 1867 m d’altitude. Une ferme. On vient de dévorer miraculeusement des salades et sandwiches sushis que mes parents nous ont apportés. On vient de réaliser qu’on repartait avec à peine une heure d’avance. Que l’étau se resserrait. Alors OK. On est prêts. Jour 3, tu veux jouer ? On va jouer. On ne va pas se laisser emmerder par cette barrière horaire. Bordel ! Il y a cette lumière dans son regard. Je vois qu’il est prêt pour le combat lui aussi. Et ça me plaît.

En montée, je reprends les commandes au début. J’ai accéléré. Je suis une furie intérieurement. Je sens l’énergie qui monte en moi. En peu de temps, on a dépassé les quelques coureurs repartis une dizaine de minutes avant nous. Je sais que je grimpe bien. Il grimpe bien lui aussi. J’essaie d’écouter son rythme, de ne pas faire plus, trop. De ne pas me laisser emporter par cette rage qui a fait son apparition en moi. Je ne pensais pas devoir lutter. Mais s’il le faut, je suis prête. 

Il repasse devant. C’est lui qui fait la trace à présent. Plus on prend de l’altitude, plus la magie opère. Nous jouons avec le soleil. Il finira par gagner et disparaître juste dans les derniers mètres de l’ascension. Mais auparavant, on a côtoyé ces 4000. Ils sont là. Les glaciers. Tout prêts. On sent leur fraîcheur. On est juste à côté. Avec eux. Comme seuls au monde. La lumière rose du coucher de soleil vient tout à coup se refléter en une ligne parfaite sur la chaîne montagneuse en face de nous. Il est 20 heures. C’est beau. C’est doux. C’est grandiose. 

Je le rejoins au passage du col. Forclettaz. 2866 m. Toujours hypnotisée par cette vallée d’où l’on vient. Et ce Cervin qui est là. Je le vois encore. Je n’ai pas pu m’empêcher de le regarder à chaque pas dans la fin de l’ascension. De sourire. Les larmes coulent ici. Toute cette beauté. Il me dit de tourner la tête. Et là, de l’autre côté, cette autre vallée. Tous ces pics dans le noir surplombés par ce profond halo rouge du soleil qui disparaît. Sommet. 20h40. Le meilleur moment pour être là. Le présent est un cadeau. C’est pour cela qu’on l’appelle ainsi, non ? Merci la vie.

61e heure

Un poulet curry. Avec du riz. Je le mange calmement. Avec mes yeux rouges piqués par la lumière. Je n’ai pas pu dormir sur ce lit de camp. Trop de courbatures. Aux hanches, aux jambes. Mon omoplate est toujours douloureuse. Je ne savais pas dans quelle position me mettre. Pendant près d’une heure, j’avais froid et chaud en même temps. Je grelottais. Alors j’ai ouvert les yeux et je l’ai regardé dormir à côté. J’ai regardé tous ces coureurs épuisés dans le gymnase. Les jambes en l’air contre un mur, les pieds dans les mains du podologue. Ceux qui mangeaient en discutant car ils savaient qu’ils n’auraient pas le temps de se reposer. A cet instant, je mange moi aussi. Et je me reconcentre sur ce qui nous attend. L’avance s’est réduite mais on l’a eu cette BH. Malgré tout. Je n’ai pas eu peur d’être mise hors course, mais j’ai eu peur de ne pas avoir le temps de nous reposer. On en a un peu quand même. Quand je me remets debout et que je marche pieds nus dans cette grande halle, je n’ai plus mal nulle part. Il faut que je marche pour être bien. Un comble.

Milie ? C’est où Zinal ? On en rit un peu mais cette descente a été vraiment atroce. On pensait avoir fait le plus dur en mettant à peine deux heures pour faire le kilomètre vertical à la tombée de la nuit. En fait on aura mis bien plus de temps pour atteindre Zinal. Incompréhensible. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il y avait bien plus que 7 km depuis le dernier ravito de Tsahelet après le col. Le plus terrible a été de voir ce panneau de la course Sierre Zinal indiquer : Zinal… 4 km ! Non !! On pensait être arrivés. Les lumières en contrebas ? Zinal ? Pas Zinal ? Il pète les plombs. C’est l’heure. Je prends sur moi. Sans un mot. Chaque soir, chaque nuit, c’est la même histoire qui se répète. Une histoire sans fin. La descente vers la base de vie est un calvaire. On pourrait croire qu’on va s’habituer, mais non. C’est même de pire en pire. Où est cette foutue base de vie ? Zinal ! Il va y avoir des coureurs hors délai cette nuit… 

En tous les cas, une chose est sûre dans mon esprit à présent. C’est que je veux aller au bout. Comme une évidence. Non négociable. Je me demandais comment j’allais aborder tout ça en arrivant en Suisse. Si j’allais trouver un sens pour avancer. Et puis là, au km 158, je me dis que je vais terminer cette course folle. Que j’en suis tout à fait capable. Et j’en ai terriblement envie. Dans ma tête, je visualise de plus en plus cette arrivée au Bouveret avec lui. Je trouve ça beau. De partager ça. Cela fait plus de 48 heures qu’on vit cette course ensemble et nous n’en avons jamais parlé. Nous vivons au jour le jour et “à la nuit à la nuit”. Car là, il est 1 h du matin et on se prépare à repartir. Affronter le noir. Là où tous les doutes viennent et rodent autour de nous. Là où on ne voit rien d’autre que ce que l’on ressent. Là où tout se joue. 

66e heure

Il faut rester concentrés. Sinon on perd le sentier. Les croisements sont pourtant évidents mais la fatigue nous joue des tours et nous détourne du bon chemin. Alors inlassablement, on doute, vérifie la trace GPS et se replace sur notre voie. Et on monte. Dans le noir. D’abord dans la forêt. Puis sous les télésièges. Scène irréelle. Je voudrais briser cette vitre. Cette petite cabane de remonte pente. Me mettre à l’abri et dormir. Non. Il faut continuer. Toujours avancer. Sur ce domaine skiable. Les yeux fermés.

Il est devant. Un peu au-dessus. La pente devient violente. Certains zigzaguent en bas. Tant l’inclinaison est brutale. Je vois les frontales. Un mur. Je monte tout droit. M’appuie sur mes bâtons. Un pas les yeux ouverts. Dix pas les yeux clos. Ça ne s’arrête jamais de monter. Jusqu’à Sorebois. 2871 m d’altitude. Nous venons encore de faire 1200 m d’ascension non stop au beau milieu de la nuit. Cette nuit qui dure toujours. Ces heures qui passent au ralenti. Où l’on ne voit rien. Où le froid nous envahit de plus en plus. Où le manque de sommeil nous rend fou. Il y a ce craquement sous nos pieds là haut, quand on bascule dans la descente qui nous amènera à 2200 m. L’herbe est blanchie et gelée. La vigilance et le rythme plus rapide nous réveilleront un peu. Jusqu’à la prochaine ascension. Vers le col de Torrent à 2899 m. 

Un feu de camp, une table, un banc. Deux bénévoles. Et notre petit groupe de coureurs. Toujours les mêmes. Ce photographe chinois surexcité et attachant, Wee. Ce couple de chinois souriants et expérimentés. Palmira, guerrière et déterminée, un peu chancelante en arrivant cette nuit là. Et Charles, le grand gaillard en short par -10 degrés ! Tous frigorifiés. Ce café paraît irréel. Cette scène est irréelle. Tous silencieux. A attendre que le jour se lève enfin. C’est pour cela que je suis ici. Pour ces instants hors du temps.

Il repart devant pour ne pas prendre froid. Je reprends un café qui refroidit trop vite. Je le suis peu de temps après. Toujours ce même pas. Jamais bien loin l’un de l’autre. Et peu à peu, l’horizon qui se dévoile. Un lac d’altitude, des cimes, une croix tout en haut. Le champ d’étoiles laisse peu à peu la place à un champ de pierres. Une ligne orangée réchauffe ce bleu froid. Col de Torrent. L’intensité du moment. Le sommet. Le soleil qui réapparaît et illumine les crêtes. Ces quelques minutes offertes à nous, seuls, là haut. Comme hier soir, le moment parfait. Il ne fallait pas être assis sur cette poutre de bois, ni avant, ni après 7 heures. En quelques minutes, le jour est là et baigne tout notre univers. Victoire. Jour 4. Descendons !

70e heure 

Le paradis. La douceur. La sérénité. Je ne dors pas. Mais je suis si bien que c’est encore mieux. Sous la petite couverture dans ce lit superposé. A écouter les bruits tout autour de moi. A ressentir la chaleur du soleil monter derrière la fenêtre. 30 minutes pour renaître. Pour ralentir. Il y a des endroits comme celui là où tout est simple. Où l’on pourrait rester toujours. Evolène. Km 180. Nous sommes tous les quatre avec Yiya et Jianbing, le couple chinois, dans cette chambre de la petite auberge. Charles dort dans celle d’à côté. Nous avons vaincu la troisième nuit. Eprouvante. Glaciale. Terrible. Nous profitons de ce cocon. Comme coupés du reste du monde. Il se réveille. Tout le monde se réveille. On sourit. Poursuivons.

74e heure

Deux enfants. La vie est un jeu. Les randonneurs sont ébahis quand on les double. 800 mètres de dénivelé en moins d’une heure. Jusqu’à Chemeuille. Sous la chaleur de 11 heures. On garde le rythme, pas trop vite, régulier, et on ne s’arrête pas. OK Milie ? Oui bien sûr. Et puis finalement non. Il a accéléré. Pour voir. J’ai suivi. Pour lui montrer. Et on s’est mis à jouer. Je voyais bien qu’il voulait me semer. Je le gardais dans mon viseur. Le laissait prendre de la distance puis recollait. Il y avait quelque chose d’animal entre nous à cet instant. Qui est le prédateur ? Qui est la proie ? Un coup d’oeil sur moi derrière. Coucou, je suis encore là ah ah. Ça m’amuse tellement. Je suis bien. Je me sens bien. On fait du trail ! Au milieu de cette longue randonnée. Pour se souvenir qu’on n’est pas seulement endurants mais qu’on a aussi un peu de cardio s’il le faut. La vie est un jeu. Le trail est un jeu. La Swiss Peaks est un jeu !

Après la cabane de Chemeuille, on a quand même ralenti. Car avec près de 200 bornes et 75 heures dans les jambes, ce n’était peut être pas très raisonnable. D’autant qu’il a eu un coup de mou au ravito avec cette chaleur qu’il ne supporte pas. Je m’en suis voulue d’avoir suivi et provoqué cela. Deux têtes de mules qui s’entraînent dans les bêtises ! 

Peu à peu, après une longue marche d’approche, on est ensuite montés jusqu’au col de la Meina. Au pied de cette croix. A dominer les étangs, les alpages, les nuages et à basculer dans le pierrier de l’autre côté. Avec cette vue incroyable sur le barrage de Grande Dixence, vers notre 4e base de vie ! A manger des bonbons.

76e heure

J’ai cuit pendant toute la descente. Les rayons nous frappent de plein fouet dans ce pierrier. Il n’y a donc jamais de plat sur cette course… Le pied toujours sollicité. Ça tape. Ça glisse. Ça roule. De la poussière aussi. Plus bas. En forêt. Des virages. Toujours aussi interminables. Mais cette fois-ci, l’arrivée à la base de vie doit se faire de jour. Car la BH décale de plus en plus. 20h30 à présent. Il n’est que 16h30. Et on ne devrait pas tarder à arriver. Même si on prend la direction opposée au barrage en fond de vallée. Bizarre… Sûrement pour traverser le torrent. 

Vous savez ce que c’est le bonheur ? C’est de sentir et de commander une pizza dans ce petit stand en bord de route. Et nous ne sommes pas les seuls à jouer les goulus ! Tiens. Ne serait-ce pas nos épicuriens du refuge de lundi midi ? Hi hi toujours les mêmes à profiter des petits plaisirs de la vie. Allez zou ! Direction le barrage là haut ! On n’est pas encore arrivés…

80e heure

Je ne voulais pas me lever là. Vraiment pas. On n’a pas eu beaucoup de temps à cette base de vie. Un peu plus de deux heures. Et là, la lumière tombe doucement et il va falloir repartir. Allez lève toi me dit-il. Je suis bien. Tu crois que je peux emmener la couette ? Elle est tellement parfaite. Il est 20 heures passées. On a pris une douche, rechargé nos sacs. On a profité des moments tranquilles avec mes parents. Qui sont comme notre phare chaque jour. Qui nous attendent et nous guident à l’approche du port. Nos visages sont de plus en plus burinés par le soleil, cernés, marqués par l’effort. Mais on tient debout. Ensemble. De plus en plus, on ne pense plus que pour un. Même dans les bases de vie, on fait les choses pour deux. On n’est jamais très loin l’un de l’autre. Plus qu’une équipe, une cordée. Le mot le plus juste pour qualifier ce que l’on est en train de vivre. 

Et là, il est 20h30 et la base de vie va fermer. Nous sommes une dizaine à avoir décidé de partir au dernier moment. Pour prendre le maximum de repos. Et jouer à flirter avec le temps. La nuit tombe. Le barrage disparaît. L’horizon n’existe plus. Nous revoilà dans la nuit. Sans savoir encore que ce sera la plus difficile de l’aventure.

84e heure

Y a-t-il quelque chose de plus beau à contempler que ce ciel rempli d’étoiles que l’on aperçoit à l’extérieur dans l’entrebâillement de la porte de la tente ? Couchés. Epuisés. Et surtout frigorifiés. Cette scène est irréelle. Une de plus. Il doit être minuit. On vient d’atteindre le poste de ravito de Grand Désert au km 207. Une petite tente plantée au milieu du grand rien. Perdue dans le noir sublime et effrayant de cette nuit qui ne fait que commencer. 

Nous avons ri et chanté en bas. A ressentir ce barrage, l’eau tout prêt à côté. A imaginer cette étendue immense perchée à 2500 mètres d’altitude. Et puis rapidement, on s’est tu et plus un mot n’est venu perturber l’instant. Monter. Toujours monter. Au milieu de ces rochers, de toutes les formes, de toutes les tailles. A chercher l’équilibre. A tenter de traverser ce chaos. A lutter contre le sommeil. Ces yeux qui ne veulent que se fermer. Et ce corps qui ne doit qu’avancer.

Le ballet des hallucinations va pouvoir commencer. Les sensations se mélangent. Il est là, toujours devant. Je l’observe. Je sais qu’il n’est plus vraiment là lui aussi. Que nous sommes devenus deux solitudes dans l’immensité. Et pourtant je sais qu’il est là. Et qu’il sera encore là demain. Plus que tout cette nuit là, je ressens cette corde virtuelle qui nous relie. 

Nous perdons peu à peu de vue les autres coureurs de cette expédition nocturne. Seuls deux ou trois doivent être derrière nous quand on arrive à la tente. Un café chaud à l’intérieur, à l’abri du vent, en confirmant au bénévole que Palmira s’est en effet arrêtée dans une petite cavité pour dormir. Les gars devant s’inquiétaient pour elle et l’ont signalé. Peur de l’hypothermie. En la voyant s’installer en haut du col de Prafleuri à 2966 m d’altitude, j’ai trouvé ça plutôt normal au contraire. A l’abri. Avec sa couverture de survie. Raisonnable et intelligent. Car les moments de faiblesse doivent être contrôlés là haut. Percevoir le danger avant de tomber. Mais du coup, à présent, je m’inquiète aussi. Quelqu’un va partir vérifier et la chercher. 

Il fait de plus en plus froid. Rapidement, nous décidons de nous reposer un peu dans la tente. D’essayer de dormir. C’est à ce moment qu’on aperçoit ce ciel magique. La voie lactée. Il y a une couverture. On nous met une bâche sur nous. Je me dis, voilà, nous sommes morts, bienvenue chez le légiste. Je n’ai même pas le courage de lui faire la blague. Et j’ai froid. Il respire fort. J’ai froid. J’ai tellement froid. De plus en plus. Je grelotte. Je ne peux plus m’arrêter de trembler. J’essaie de prendre un peu de sa chaleur. A chaque geste, le froid s’engouffre sous la bâche et me pénètre de plus en plus. Je ne peux pas dormir. J’ai mal à l’épaule. Détends toi Mimi. 

On finit par rouvrir le compartiment de la tente, remettre nos chaussures, reboire un café et je réalise peu à peu que je suis là haut. A 3000. Dans une tente. Je pense au Népal, à l’Aconcagua. A cette minéralité des altitudes. Il est temps. Allons y.

88e heure

Cette cabane. Enfin. Notre cocon. Notre abri. Un cadeau. La nuit a avancé. L’enfer s’est déchaîné. Dans ce grand désert, dans ces passages de névés, ces pierriers, ces rochers, de petites voix me chuchotaient à l’oreille. Il y avait toujours ces bruits de bâtons et cette petite voix qui me parlait. Derrière moi. Alors qu’il n’y avait que lui. Devant. Jamais personne d’autre. Je le perds de vue dans l’immensité obscure et je prends peur. Attends moi, ne me laisse pas avec eux. S’il te plaît. Les formes et les mots sur les rochers. Des dessins. Quelquefois réels. D’autres fois non. Que s’est-il passé là haut ? Qu’a voulu nous dire la montagne ? 

Le supplice se poursuit pendant des heures. Il s’agit de descendre sur des arêtes rocheuses, des éboulis infinis, où les bâtons deviennent nos ennemis et ne nous servent plus à rien. C’est par instant très engagé. A flanc. Vertigineux. Ça ne s’arrête jamais. On enjambe le chinois qui est allongé en plein milieu sur les rochers. Il se demande ce qu’il fait là, sur ce sentier aérien. Hurle qu’il n’a jamais vu ça de sa vie. Ce type a déjà fait plusieurs fois le Tor des géants et la PTL et il se demande ce qu’il fait là ! Il est sérieux là ?! 

Et puis tout à coup il y a des chaînes fixées à la paroi. Pourquoi ? Je comprends immédiatement. Le vide est là. Juste là. Si prêt. Mes yeux sont soudain bien ouverts et ma vigilance maximale. La dangerosité de cette section qui ne s’arrête plus après le col de Louvie m’a réveillé. L’instinct de survie probablement. Je m’assure qu’il marche droit et qu’il tient les chaînes. Il peste de temps en temps. Ça me rassure. Tout est sous contrôle. Et il avance toujours. 

J’ai cette impression très troublante d’avoir déjà vécu cette scène. Tout. De connaître cet endroit, cette descente. Après plusieurs heures, nous atteignons enfin des lacets qui descendent un peu. Puis une cabane, plus bas. Où nous décidons de stopper. Epuisés. Vidés. Anéantis par cette nuit sans fin.

90e heure

Il faut se barrer d’ici. Allons nous en. J’ai prononcé ces mots. Et pourtant je ne veux, je ne peux pas bouger. J’ai si froid. Je tremble. Cela fait une éternité que je tremble. L’eau. Cette cascade toute proche. Derrière ces épais murs en pierres. L’humidité dans l’air. Notre cabane. Si seulement il y avait une cheminée comme dans mes petits abris de berger dans les Pyrénées. On grelotte. Sur cette grande planche de bois, sur et sous nos ponchos. Gelés, on avait même sorti la couverture de survie. Je l’entends s’assoupir. J’ai si froid. Et qu’est ce que c’est que ce truc phosphorescent au dessus de moi sur la poutre du plafond ? Je délire peut être. J’ai tellement froid. Attendre le jour. Arrêter de trembler. Non, c’est impossible. Il faut partir d’ici. Sortir et bouger. 

J’arrive enfin à me lever et remets mon sac sur mes épaules. La douleur est de plus en plus intense. Il ouvre la porte et sort. Je sens le matin qui arrive. Il ne fait pas plus froid dehors. Il commence à faire jour. Notre cabane. Au revoir. Nous partons. De nouveau sur ce sentier pierreux. Et tout à coup, de la magie dans l’air… Nous contournons ce lac aux premières lueurs du jour. Les yeux perdus entre reflets et réalité. La nuit a été terrible. Mais elle est là haut. Derrière nous. A présent, nous descendons. Comme une renaissance. Nous laissons nos fantômes et nos peurs. Nous allons rejoindre Planproz. Une nouvelle page à écrire. Jour n°5.

 

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158 heures à traverser le Valais (Swiss Peaks 360 – 1/4)

By 13 octobre 2018 Outdoor

La nuit. Noire. Profonde. Infinie. Celle où l’on ne voit plus rien d’autre que le halo de nos frontales. Celle où le froid nous anesthésie. Celle où l’on ne sait plus très bien où l’on est, qui l’on est. La nuit. Eprouvante. Exigeante. Ereintante. Et pourtant c’est la nuit qui me manque le plus. Car c’est elle que je redoutais chaque jour. Et c’est elle qui m’a offert l’absolu. Sans elle, pas de ciels aux mille étoiles ou de voie lactée. Pas d’états seconds ou d’hallucinations. Pas de ces lignes d’horizons lentement dévoilées aux lumières de l’aube. Pas de silences. La nuit. L’autre monde. L’autre vie. L’autre moi.

Cette Swiss Peaks, ce n’était pas une course, un dossard ou une ligne d’arrivée. C’était bien plus que ça. C’était des moments. Des instants volés. Mis les uns à côté des autres, c’était une vie. Car j’ai la sensation d’avoir vécu là haut. Pleinement. Simplement. Passionnément.

Je ne sais plus tout à fait ce qui m’a poussé à m’inscrire à cette course. Ce qui m’a fait basculer. Mais dès que Mélanie m’en a parlé, c’est devenu comme une obsession. Je rentrais de la Réunion, c’était l’automne, j’étais dans le grand vide, l’inconnu de l’année à venir. Et je voulais de la montagne. Encore de la montagne. Un défi oui. Mais surtout passer du temps sur les sentiers, beaucoup de temps, et l’idée d’une traversée, d’un point à l’autre, des glaciers au lac, en intimité, m’a envoutée.

Je me suis inscrite. J’ai construit ma saison sans trop y penser, sans réelle logique, à l’envie. L’été est arrivé. Je suis partie marcher seule sur le GR10 Pyrénéen et j’ai failli tout annuler. A quoi bon prendre un dossard pour vivre la montagne après tout ? Marcher la nuit ? Ne pas dormir ? Une idée folle. Et Grenoble m’a réconciliée avec mes choix. L’Ut4M. La magie. Les rires. Le plaisir. Certes, faire 170 km le week-end précédent n’était pas, au premier abord, la préparation la plus logique qui soit. Mais pour moi, elle s’est avérée parfaite. Repartir avec l’envie, le sourire, la confiance. Sentir le soutien tout autour de moi. Et comprendre que j’étais prête. Que j’aimais ça aussi, aller plus vite. Que l’impossible était à la porte de mes capacités physiques et surtout mentales. 

Oui. Je suis arrivée en Suisse prête et terriblement heureuse. Car j’allais découvrir tout un canton, le Valais. Et prendre le départ de l’une des aventures les plus incroyables de ma vie. Le plus long ultra trail d’Europe. 360 km et près de 26 000 m de dénivelé positif. La Swiss Peaks.

Aujourd’hui, je commence tout juste à réaliser ce que j’ai fait. Oui, c’était une sacrée traversée. Longue. Exigeante. Technique. Alpine. Quelquefois dangereuse. Mais nous ne sommes pas des héros. Nous n’avons fait que marcher dans les montagnes, nuit et jour. Et étrangement, ce qui me reste le plus en mémoire, ce sont surtout ces moments de plénitude au petit matin, tout en haut, à passer les cols quand le soleil se lève. Comme des petites victoires à chaque fois. Ces silences échangés au milieu de l’infini. Ces regards qui signifient tout. Quel bonheur de partager ces instants. 

C’est cela que je cherchais le plus cette année. Vivre l’aventure dans les yeux de l’autre. Et chaque course à laquelle j’ai pu participer en 2018 a été faite de rencontres et de solides attaches. Celle-ci n’a pas dérogé à la règle. Loin de là. Et c’est une belle amitié qui s’est consolidée là haut. Ancrée dans les montagnes du Valais pour toujours. Ce n’était pourtant pas prévu. Mais c’est vite devenu comme une évidence.

Oberwald. Dimanche 2 septembre. 13 heures. Nous partons. 300 paires de jambes en route pour l’inconnu. Qui d’entre nous trébuchera ? Qui d’entre nous trouvera la ressource ? Le grand mystère, l’excitation de ces défis hors normes.

1ère heure

Je n’ai plus d’énergie. J’ai pourtant mangé un peu avant le départ. J’ai bu. Mais là j’ai chaud. Je le laisse partir devant moi. Il disparaît peu à peu sans s’en apercevoir. Je les laisse tous me doubler dans cette montée régulière. J’ai chaud. Mon sac me paraît peser des tonnes. Et tous ces doutes qui débarquent dans ma tête. De plus en plus. Ça résonne. Je vais tomber. Je m’arrête. Je m’assois. Je n’entends plus rien. Ça bourdonne dans mes oreilles. Mon champ de vision s’est réduit. Je sors une compote. Je respire. Tous les coureurs sont passés, les uns après les autres. Devant moi. L’un d’eux m’a même dit “Déjà ?! Tu t’arrêtes déjà ?!”. Je le reconnaitrai une semaine plus tard sur le podium. Il terminera lui aussi. Je respire. Profondément. Je m’isole. Tout le stress est arrivé d’un seul bloc. Il le fallait bien, non ? Cela aurait trop facile d’avoir bien dormi et bien mangé la veille. J’ai peur. Je n’y arriverai pas. Arrête Emilie. Ça suffit. Tu sais faire. La montagne. Tout ira bien. Aies confiance. J’entends de nouveau. Je me calme. Je repars. Et je double les derniers. Par fierté. Et pour me rassurer.

6e heure

Quatre sommets à passer aujourd’hui. Voilà comment je raisonne. Par étapes. Un jour, une base vie. Et par nombre de cols à passer. Je me repère uniquement à l’altitude sur ma montre. J’ai fait la moitié de mon étape. J’ai vu un glacier au loin derrière moi. On m’a expliqué qu’il s’agissait de la source du Rhône et que c’est lui qui passait là bas en contrebas. Quelle merveille ! Les nuages sont peu à peu rentrés et ont rafraichi l’air ambiant. Et il y a eu ces oiseaux. Ces petites fusées au-dessus de ma tête quand j’ai atteint le Mossmatte à plus de 2100 m d’altitude. Je n’ai pas compris immédiatement. Un vrai courant d’air ! Un gros sifflement ! Une fois remise de la surprise, on se regarde avec le type derrière moi et on rit. Bienvenue sur les cimes ! 

J’essaie de ne pas me faire entrainer par le rythme rapide du début de course. Mais je suis si contente d’être là et d’avoir pris mon allure que je double tranquillement. Doucement Mimi. La route est longue. Je croise et recroise déjà les mêmes silhouettes. Discute avec ceux qui, je l’ignore encore, auront une place importante dans cette aventure. Jusqu’au bout du chemin. Et je rejoins cette chapelle et celui qui partagera ma route, à chaque instant. Mais ça, nous ne le savons pas encore.

9e heure

Nous sommes dans le brouillard. Cinq fantômes. Perdus dans la nuit. Enfin c’est ce que les autres pensent. Non. Nous ne sommes pas perdus. J’ai miraculeusement, et pour la première fois, chargé la trace GPS sur mon téléphone le veille de mon départ pour la Suisse. Nous savons donc exactement où nous sommes. C’est à dire pas du tout sur la trace ! Certains s’énervent. Intérieurement, ça m’amuse un peu ce rebondissement. J’aime ces moments où les gens se révèlent. Oui c’est pénible de ne plus trouver aucun balisage. Mais gardez votre énergie. On en aura besoin. On quadrille la zone. On se replace sur des sentiers. On scrute le sol à la recherche d’un marquage de GR sur une pierre. On finira par retrouver un fanion beaucoup plus bas dans la descente. Et les autres sont déjà repartis devant. On est de nouveau tous les deux. Je l’ai rattrapé tranquillement dans la 3e montée du jour alors qu’il parlait grec avec deux coureurs. On allait d’abord doucement en fond de vallée, au milieu des vaches et au son des cloches. Puis on est montés en pente plus abrupte. Ça y est. On y est. Dans la montagne. Au milieu des genets ou des buis, je ne sais plus très bien, on s’est frayé un chemin. Et la nuit est tombée. Il faisait froid. La veste, les gants et le buff déjà sortis à 21h pour se réchauffer. Ça promet. Et ce brouillard et ce vent là haut…

15e heure

Cette descente. C’est comme si cela ne s’arrêtera jamais. 1000 m d’altitude à perdre. Ces virages à découvert et maintenant en sous bois. Toujours. Interminable. Nous avons vaincu notre 4e sommet du jour. L’Eggerhorn. A 2455 m d’altitude. La pluie avait fini par s’arrêter. Le brouillard s’était dissipé. C’était beau là haut. Après le petit chaos de l’ascension. Nous observions les frontales, au loin, au-dessus de nos têtes. De tous petits points de lumière au milieu du néant. Et nous montions. De plus en plus trempés. Alors on a inauguré nos pèlerines. Qu’il était beau en Charlemagne. Et moi en Princesse. Avec nos toges, on est allés au sommet, puis tout en bas vers la ville. Vers Binn, où l’on pouvait sentir le bois des chalets si typiques. Il râlait. Epuisé. Je souriais. Amusée. Bientôt le terminus pour aujourd’hui. 

18e heure

J’ai dû dormir cinq minutes. Peut être trois. Ai-je dormi ? Je peux en revanche vous dire tout ce qu’il s’est passé dans ce dortoir de la base de vie de Binn. Le lit douillet. Les couvertures. Le ronflement de l’homme à côté de moi. Les portes qui s’ouvrent et se referment. Cette envie de m’endormir lors de ces 40 minutes de repos qu’on s’est accordées. Sa respiration de Morphée quasi immédiate que je jalouse. Et j’attends. Et j’entends. Ce réveil qui sonne déjà. En route. Il faut déjà repartir et quitter cette caserne de pompiers. Je voudrais rester dans cette chambre. Il fait encore nuit. 

Il est 6 heures. Nous partons. Sereins. Avec trois heures d’avance sur la barrière horaire et après deux petites heures de pause. J’ai rechargé mon sac en nourriture, rechargé mes batteries de frontale, de montre et de téléphone, rechargé mon courage. Allons profiter du lever de soleil qui va arriver. Et pour se réveiller en douceur, quoi de mieux qu’un petit moment musical sur le sentier. Cette envie de rire et de danser. Mamma Mia ! Une bulle commence à se créer autour de nous. Lentement. Mais à aucun moment, on ne verbalisera cela. Pas de promesse ou de pacte. Juste avancer.

21e heure

Que cette ascension fut longue et éprouvante… Une marche d’approche infinie. Près de 8 km en pente douce. Dans la fraicheur du matin. A faire l’accordéon avec deux belges et un suisse allemand. Puis de plus en plus pentu. J’avance. Péniblement. Mes yeux piquent. La nuit blanche me donne des idées noires au milieu des petites fleurs mauves. J’aurais dû rester plus longtemps, le laisser partir. Ne pas écouter son rythme. La nuit prochaine, je dors. Comme prévu. Il le faut. Je ne veux plus être abattue dans ces montées sèches que j’adore d’ordinaire. 

Même si j’ai l’impression d’être lente, finalement ça avance. Sûrement. Et nous voilà là haut, à longer ces névés, à poser des pierres sur les cairns l’un après l’autre sans échanger un mot, à flirter avec les nuages bas. Après près de quatre heures d’effort. Et pour la première fois, une petite magie s’installe. Le soleil est là. En basculant dans l’autre vallée. Direction Fleschboden. 72e km pour déjà 5300 m D+ (dénivelé positif) dans les gambettes. Ce soleil, cette piste caillouteuse, cette vue. Il me semble que tout devient facile à présent. Le petit groupe de randonneurs se demande ce que nous fabriquons avec ce dossard. Ils n’en croient pas leurs oreilles quand on leur explique. Oui. Des foufous nous sommes, des foufous nous resterons. Même les yeux fermés…

29e heure

Qu’est ce qu’on fabrique dans ce tunnel ? A côté des gros camions ah ah ! Bienvenue sur l’ultra Trail suisse des semi remorques ! Simplon. Son charme autoroutier. Son bitume. Ses kilomètres de route. Il peste. Comme d’habitude, je ris. Il m’amuse. J’adore quand il s’énerve pour rien. Il faut bien rallier ces deux vallées après tout. C’est ça ou on descend tout en bas pour remonter. Alors ceux qui ont construit cette route et ce tunnel, ils ne sont pas si idiots finalement ! 

C’est long cependant. Et on est très fatigués. On a passé notre journée à cheminer sur un sentier technique où il est difficile de courir (même s’il est vrai qu’on marche surtout) oscillant autour des 2000 m d’altitude. A se faire brûler par le soleil et le vent glacé. Fait-il chaud ? Fait-il froid ? Quand on passe le petit single en balcon, très étroit, avec tantôt quelques planches en bois pour faire passerelle, tantôt de petites chaînes pour se sécuriser, là on a bien chaud ! D’autant qu’il me dit somnoler. Heu, alors non, là, ce n’est pas tout à fait le moment !! C’est splendide mais il faut rester concentrés car le vide est là. Mettre les mains, s’agripper aux rochers. Contente de passer de jour ici. Et aussi avec juste un petit sac de trail. Je m’imagine avec mon gros sac de rando. Pas simple… 

De plus en plus, on pique du nez. Le soleil me réveille mais m’assomme en même temps. On se regarde et on se dit que de micro siestes nous feront le plus grand bien. Alors au moindre spot, c’est parti pour le roupillon. Dans l’herbe, après avoir traversé le grand névé, il s’endort. Il ronfle même. C’est dégueulasse. Moi pendant ce temps, je me fais piquer par des petites mouches. Elles m’énervent. Ça me chatouille. Pourtant je sens bon hi hi. Merde ! Allez jouer ailleurs. Bon, j’abandonne. Et tout en restant allongée, je profite de l’instant. C’est magnifique ici. Cette montagne en face de moi. Quelle chance nous avons. Cette scène est simple, douce… et le réveil sonne. C’est reparti. 

Un peu plus loin, on sera applaudis et on mangera à la terrasse d’un petit refuge d’altitude, Bortelhütten. Avec un petit groupe de quatre amis que l’on retrouvera jusqu’au dernier jour. Comme ce couple de chinois qui arrive peu après que l’on double et redoublera sans cesse pendant six jours. Ou Charles, notre ombre, jamais bien loin, chaque jour aussi. Palmira aussi, très en jambes aujourd’hui, elle galope, elle galope loin devant ce jour là ! Les épicuriens du trail sont de sortie. Et prennent leur temps en terrasse. Et oui ! 

Encore une sieste un peu plus loin car ce grand rocher plat n’attend que nous. Tu dors Mimi ? Bah non, il n’y a que lui qui dort, c’est bien connu. Alors je n’insiste pas. Je regarde les nuages. C’est joli. J’adore être là, dehors, tout le temps. Faire ces courses d’ultra endurance, c’est grisant. Vraiment. Bon, là le tunnel de Simplon, c’est grisant aussi… de pollution ! Quand on rejoint le poste de ravito dans le garage, nous sommes fatigués et on commence à en avoir assez des bananes, fromages et chocolats. Toujours pas de plat chaud. Il faut donc attendre les bases de vie. J’ai une envie de fraicheur, de fruits, de légumes, de riz. Mes parents sont là. Ils nous attendaient depuis un bon bout de temps. Les meilleurs. Chaque jour, ils seront postés sur l’un des ravitos. J’avais peur au début. De ne pas être bien, épuisée, peut être même désagréable. J’ai vu tellement de choses en course que j’ai toujours préférer me gérer seule. Mais ça va. J’encaisse. On est fatigués mais debout. Et du coup on arrive à prendre du temps pour eux. Ils nous apportent beaucoup. C’est rassurant de les avoir avec nous. Une véritable équipe. Le suivi GPS avec nos balises ne fonctionne pas, je sais qu’ils relayent l’info aux proches. Pas simple de répondre aux messages reçus, on les aperçoit, ça émeut. Nous ne sommes pas deux. Ni quatre. Nous sommes une petite armée à avancer…

34e heure

Nous avons quitté la frontière italienne. Gravi la Bistirepass. Avant le coucher du soleil. Sous le vent froid qui fouette le visage déjà buriné par le soleil. Il aime quand la pente est plus forte. Moi aussi. On grimpe plus vite. Mais je fais attention à me préserver aussi et repère le balisage. Les doudounes sont de sortie. Rien de trop dans nos sacs de 20 litres. L’amplitude thermique est importante dans ce joli Valais. Je trotte un peu en descente, j’aimerais suivre Charles qui dévale la pente. Mais il préfère marcher vite. On reste là. Jamais très loin l’un de l’autre. A portée de vue. 

En passant la rivière et remontant pour la dernière bosse du jour, je m’inquiète. J’ai cette douleur à l’omoplate qui s’installe. Envie de balancer mon sac. Ça n’arrive qu’en rando habituellement, avec 15 kilos sur les épaules. Pourquoi là ? En course ? Bordel ! Alors je pousse sur mes bâtons de rage et de désespoir. Et je monte dans le halo de ma frontale.

41e heure

La nuit est revenue. Le grand néant. Le petit ravito de Giw est cette petite lumière au milieu du vide. Je me sens bien. J’y ai même fait de la balançoire avant de repartir. Je plaisante avec quelques bénévoles. C’est calme. J’essaie de faire abstraction des habituelles complaintes des autres coureurs sur le contenu des ravitos. Oui, c’est comme ça, il va falloir faire avec. Il faut s’adapter maintenant. C’est comme ça qu’on survit depuis la nuit des temps non ?! Et avancer. Les abandons se poursuivent. Déjà. C’est difficile mais je ne compte pas lâcher. Et mon compagnon de cordée non plus. Il râle oui. Mais c’est lui, je le connais, c’est sa façon de s’exprimer, d’évacuer le stress. Et au fond, il est heureux. Je le sais. 

D’autant qu’il y a de quoi ruminer et ronchonner avec la descente vers Eisten. Interminables lacets. En haut, on est déjà complètement endormis. Je ferme sans cesse les yeux. Je n’en peux plus. Quand je les ouvre, les formes apparaissent. Les arbres, les rochers. Tout se transforme. Je le sais, rien d’anormal. La nuit. Si difficile. Je m’assoupis par instants. Rocher. Stop. Dodo. Ah non, trop froid. Partons d’ici. Et ça redescend sans cesse. On tape les pieds dans les cailloux. L’horloge tourne. C’est raté pour minuit. On arrivera finalement à la base de vie à 1 heure passée. Cassés par la pente. Je me dis que ces descentes ont été mises là, avant les bases de vie, pour qu’on n’ait qu’une seule envie : renoncer. Et moi je n’ai qu’une envie : continuer. Km 113. Ce grand gymnase sera notre camp de base pour quatre heures. 

A peine nos sacs suiveurs récupérés, on demande les lits. On met quelle heure ? Il me répond 4 heures. J’ai envie de l’embrasser. Oui ! Dans 2h30 ! Oh la grasse matinée ! Bien sûr, il s’endort immédiatement. Bien sûr, j’entends les respirations, son souffle, le système de ventilation qui se met en marche (Dieu existe, car il doit faire 40 degrés là dedans, j’ai cru qu’on allait mourir desséchés). Mais je suis bien sur ce matelas. Et je finis par sombrer doucement. 

Au réveil, on est silencieux. Et apaisés. Le repos des guerriers. J’ai enfin réussi à dormir. Il n’y a plus grand monde dans le dortoir. Je profite de la douche chaude. Je mange l’un de mes plats lyophilisés. J’avais pensé en emmener quelques uns au cas où je me lasserais des pâtes. Bonne idée. Je me déguste un poulet riz à la normande à 4h du mat’. Logique. La randonneuse. On est prêts. Bien couverts pour affronter l’humidité. Il salue quelques connaissances qui nous expliquent pourquoi ils arrêtent. Il est 5 heures. Et on repart sous les doux encouragements de ceux encore dans la salle de repos. Ensemble. Au revoir Eisten. A présent, tout va pouvoir commencer…

 

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Parce que la montagne sera toujours là demain

By 5 août 2018 Outdoor

Cela résonne dans ma tête à présent. Et c’est aussi la phrase que l’on me dira par hasard quelques heures plus tard, peu avant d’abandonner mon dossard. Je me sens bien. Je souris. Je suis heureuse. C’en est même troublant. Cette Ronda des Cims, j’en avais pourtant envie, non ?! Pourquoi n’ai je pas cette rage qui monte en moi ? Pourquoi ne vais je pas chercher au fond de mes tripes cette envie de rattraper le temps perdu ? Pourquoi n’ai je pas la lutte vissée au corps ? Parce que la montagne sera toujours là demain.

Que s’est-il passé dans ces montagnes andorranes ? Comment ai je pu être aussi étourdie, aussi nonchalante pour commettre une erreur pareille ? Je n’ai toujours pas compris. Cette course allait être difficile, éprouvante, et j’en ai fait le dossard le plus rocambolesque qui soit. J’ai presque honte à prendre cela à la légère. Autour de moi, je vos tellement de femmes et d’hommes en faire… toute une montagne ! L’ultra trail, j’aime ça. Mais être là, présente, vivante, au milieu de cette immense et impénétrable nature, c’est plus fort que tout. Et au fond, depuis qu’on a perdu près de deux heures avec Vincent en se trompant de trace, il n’y a plus personne. La montagne et nous. Et c’est à peu près tout ce que je préfère.

Lors du départ à Ordino, je suis détendue. Encore concentrée et songeuse à ce qui m’attend. 170 km et 13500 m de dénivelé positif. J’ai oublié les petits signes que je voulais oublier. Ma bonne nuit de sommeil, détendue, tandis que j’aurais dû peiner à m’endormir une veille de course. Cet oiseau mort sur le rebord de la fenêtre de ma chambre d’hôtel pour m’accueillir. Que j’ai immédiatement associé à de la mauvaise augure. Oui c’est absurde. Pauvre petit oiseau. Qui a dû se briser le cou contre la fenêtre.

J’aime ce village. Le clocher. La pierre des maisons et les pavés des ruelles. L’âme. Ordino, à bientôt ! Le petit troupeau s’étire doucement. Le rythme régulier. Très vite, nous montons vers le col Ferreroles. Peu à peu, le silence se fait. Comme par respect pour l’aventure incroyable qui nous attend. Et aussi parce que la pente s’accentue. Dans les sapins. Puis au-dessus. Dans la belle pelouse ponctuée de racines et de rochers. Je n’ai pas encore sorti les bâtons. On verra après le premier ravito au Km 21. Le soleil chauffe déjà. Le ciel bleu est jaloux du vert intense sous nos pas et tranche avec les petits drapeaux rouges plantés de temps en temps pour nous indiquer le chemin à prendre.

La montée se poursuit. Je rejoins des lignes d’horizon, les unes après les autres. L’altitude continue de s’élever. Un rocher immense constitue un merveilleux promontoire d’observation et un confortable fauteuil. Peu s’arrêtent. Sauf pour reprendre leur souffle. C’est le temps pour moi de manger un peu car je suis partie le ventre quasiment vide. Après trois heures de course, il est temps de reprendre de l’énergie. Je n’ai pas envie que le peloton m’impose un rythme. Son rythme. Je me focalise sur mes propres sensations. En ultra, il s’agit de soi et c’est tout. Personne ne m’a jamais permis de terminer une course, hormis mon corps et mon envie. Et quand les écarts se creusent, quand l’espace se crée, je me sens plus confiante.

Les premiers névés sont là, tout autour de nous. Vincent est là aussi. Il a souhaité partir lentement et fait des images. L’homme au chapeau de paille. On rit. Avant le drame. Les premiers lacs d’altitude apparaissent. Je suis sous le charme. Et que dire du sentier qui chemine vers le refuge de Sorteny ? Baigné de lumière, il est suivi par l’eau calme qui se fraie un lit au milieu des rochers et accélère au fur et à mesure de la descente. Les fleurs explosent en mille couleurs vives. Jaune, fuchsia, violet. A cet instant, tout peut bien s’arrêter, je suis ici. Et je vole, je cours comme une petite fille.

C’est tout ce dont je me souviens. Et de Vincent qui reconnaît la piste de Sorteny en m’indiquant que ce sera aussi celle où nous passerons dimanche. Mais où est donc ce ravito ? Nous descendons en forêt. Cela m’ennuie qu’on descende plus bas car nous sommes déjà à 1700 m d’altitude et le refuge est à 1900. Autrement dit il faudra remonter. Encore un piège qui n’apparaît pas sur le profil de course ! Comme ces descentes de ravines à la Réunion sur la Diagonale. Je ne m’inquiète pas plus que ça. Les gens croisés nous applaudissent. Bravo ! Vincent file devant. On se retrouvera au ravito.

Le temps et les kilomètres passent vite. Etrange. Un hameau. Le ravito doit être ici. Le sentier continue plus bas. Et plus personne depuis un bout de temps. Ca alors ?! Et Vincent, où est-il ? Un pressentiment. J’ai compris. Vincent ! Je visualise tout à coup l’arrivée dans Ordino ! Ce n’est pas possible d’être aussi bas. On a compris au même moment à distance et rallumons nos téléphones pour communiquer. On est trop bas. On a dû rater une balise, le croisement et on est sur la trace finale vers Ordino !

Je remonte. Enervée. Enragée. Abattue. Que faire ? Le destin. Ce matin j’ai tiré au sort un de ces petits papiers que j’aime tant. Il était écrit «  les obstacles et les problèmes ne pourront pas t’arrêter ». Je me répète sans cesse ces mots. Comme un mantra. Je me calme. En cinq minutes, je me reconcentre et lâche prise en même temps. Mon objectif est de ne pas perdre d’énergie inutilement et de laisser venir les choses. J’étais focus sur cette barrière horaire de la Margineda au Km 73 à 9 h du matin demain et pensais être capable de la passer à 7 h. Pour être confortable. A présent, je n’ai plus d’avance sur cette estimation. J’ai tout perdu. On vient de perdre 1h45. Car il faut remonter. 180 km et 14000 D+. Nouvel objectif. Imbécile !

Vincent me rejoint. Il est très en colère. Il fulmine. Cela ne sert à rien mais ça fait du bien. J’essaie de ne pas être poreuse à ses émotions et de rester dans ma bulle de bonheur du sentier recouvert de fleurs de tout à l’heure. J’y retourne en pensées. J’y suis bien. Quelle chance d’être là. Allons jouer ! Allons tenter de passer cette barrière horaire ! Avec ce nouvel handicap.

Refuge de Sorteny. Les tables sont vides. Tout est rangé. La fête est finie. A l’intérieur, on nous a gardé à manger. Je me gave de pastèques, melons et d’un peu de fromage. Il ne faut pas trainer. Juste le temps d’expliquer notre mésaventure aux bénévoles et de nous ressaisir. Ne rien lâcher. Les derniers ont quitté le ravito il y a 45 minutes. Objectif : recoller à la course avant le prochain ravito. Je sors les bâtons. J’ai besoin d’aide et de toute mon énergie là. Allons y.

Pas après pas, nous montons vers Portella Rialp. Le rythme est régulier. Pas celui des grands jours. Mais pas celui non plus d’une queue de peloton. Au début de l’ascension, je n’ai qu’une idée en tête : repérer au loin des silhouettes à rattraper. Mais heure après heure, on ne voit toujours rien. Seuls les rochers et les névés sont là haut. A nous attendre. Je reprends mon petit rythme de croisière. Vincent pourrait partir. Il passera la barrière horaire sans problème, c’est sûr. Pourquoi reste t-il ? Ca m’énerve de le priver de sa course. Il a fait une erreur mais j’aurais dû réagir plus vite en voyant l’altitude diminuer dangereusement sur ma montre. Je suis aussi responsable que lui. Alors pourquoi ne me laisse t-il pas ? Reste concentrée Emilie.

La montée se poursuit. La ligne de crête se rapproche. L’atmosphère change. La température diminue. La neige se fait plus présente. Nous arrivons au col. C’est sublime. A 360 degrés, quelque chose à admirer. A 2500 m, nous sommes encore entourés de sommets. J’aime marcher dans la neige. Ce bruit, cette sensation unique. L’ascension m’a permis de réfléchir. Je ne sais as si j’ai envie de me faire mal pour rattraper les autres, que je ne vois toujours pas à l’horizon. C’est tellement beau. Je suis partagée entre la traileuse et la randonneuse. Qui suis-je aujourd’hui ? Qui suis-je tout simplement ?

Nous redescendons vers le ravito d’Arcalis. Avec des soubresauts à passer. Le premier m’épuisera. Il est 15h55. Les hymnes. Je fredonne la Marseillaise. J’aurais aimé voir ce match. France-Uruguay. Je monte en pensant au jeu. Allez les petits bleus ! Allez Mimi ! On va y arriver. Monte. Ne lâche pas. Mi temps. Je prends une pâte de fruits. J’y pense. Et pourtant je n’allume pas mon téléphone. J’avais même pris du maquillage bleu blanc rouge mais je n’ai pas la force. Et ça suffit les bêtises pour aujourd’hui il me semble. D’autant que Vincent est toujours là. Devant. A ralentir et lever le pied pour se caler sur ma cadence.

Ce ravito qui n’arrive jamais. On le voit au loin. En haut. Puis en bas. Dernière montée le long du ruisseau. Des randonneurs. Ah non. Des coureurs ! Deux gars que l’on double. Enfin. Même si je me dis qu’ils vont sûrement abandonner vu leur état. Il est 17h40. Ravito d’Arcalis. Je pensais y être vers 15 heures… Arrête Emilie. Finies les estimations. Avance et c’est tout.

Tout le monde nous trouve encore frais. Oui c’est vrai, la fatigue n’est pas encore installée. Je commence même à ressentir une certaine habitude de course qui arrive. Et qui dit habitude dit prendre son temps au ravito. Je suis du genre à rester 30 minutes. Là ce sera 15-20 minutes âprement arrachées à Vincent. J’enlève mon sac. Il hallucine. Je m’assois. Il hallucine. Je mange tranquille. Il hallucine. J’ai besoin de ces moments là. Je sais que cela fait partie de ma course. Mon carburant pour aller loin. Pas vite. Mais loin. Sans jamais lâcher et m’écrouler à terre. Alors je refuse de changer cela. Je lui dis encore de filer, de faire sa course. J’ai l’habitude de me gérer seule en montagne. Je n’ai pas peur. J’ai compris qu’il ne me laissera pas. Vu notre rythme de progression, on nous murmure que c’est encore possible de passer la BH. Alors j’y crois. Et c’est vrai que j’en suis capable. Mais je ne veux pas arriver KO là bas en puisant trop loin. Allons y. Allons voir au Km 44.

La montée d’Arcalis. Les paroles d’Apostolos raisonnent dans ma tête. Arcalis. C’est donc ici que mes jambes sont censées décéder. J’ai froid. Dans la brume, on se couvre. Il n’est que 18h et j’ai froid. Je redoute la nuit. Monter à 3000 m dans la neige. Je n’ai pas envie d’avoir froid. A force de passer dans les ruisseaux, mes pieds sont trempés d’eau glacée. Je m’arrête pour essorer mes chaussettes. J’ai comme des petites crampes qui arrivent sous la plante des pieds. Je prends garde à ne pas les laisser venir vraiment. Pas de mouvements brusques. Se détendre. Eviter les contractions. Et on repart.

La neige. Facile. Inutile de mettre les chaines. Plus j’y pense et plus je comprends que c’est impossible. Je regarde le profil sur le dossard, jauge ma vitesse d’ascension et de descente. Prendre en compte les névés. Ca ne passera jamais. Pourtant on vient de faire 500 D+ en moins d’une heure. Je ne sais pas. Je ne comprends pas.  Pourquoi j’irais vite pour arriver cuite à la Margineda et ne pas pouvoir poursuivre ? Il restera plus de 30 heures encore ensuite. Mon idée est d’aller au bout. Mais là. C’est comme un signe. Je négocie avec moi même. Je me sens bien. Je dresse tous les scenarii. Un seul revient. Je randonne. Je suis heureuse. Et la montagne sera toujours là demain. Pourquoi ne pas arrêter et dormir pour repartir demain ? Sans dossard. Mais tout aussi heureuse. C’est devenu comme une évidence à présent.

Arcalis. Je commence à basculer. Vincent n’est pas beaucoup plus motivé. Nous passons par toutes les phases. Envie, volonté, nonchalance, facilité. Poursuivons et décidons plus tard. Nous redescendons au milieu des pierres acérées, coupantes. Une corde pour se maintenir dans la descente du grand névé. Je glisse sans cesse. Précautionneuse. Car si je tombe en contrebas, c’est bain d’eau glacée assuré. Ce paysage minéral est sensationnel. Pas envie d’être ailleurs. Des étangs. De toute les tailles, de toutes les formes sur le parcours. Verts d’eau. Il fait frais là haut. Les rayons percent les nuages de temps en temps. Une petite plateforme. Parfaite pour un bivouac. A cet instant, je voudrais juste rester ici. Passer la nuit sous les étoiles. Vincent me dit qu’il va refaire de la randonnée. Oui. Je crois bien que c’est ça la montagne.

Dernière ascension. Mais je ne le sais pas encore. Quoique… Clot Cavall. C’est difficile. Ce ressaut. Monter. Toujours monter. Je détaille mon dossard. Je compte. J’estime. Non je n’arriverai pas à temps demain matin. Je rends mon tablier. Enfin… mon numéro. 89. Je ne ferai pas la révolution aujourd’hui. Je veux poursuivre mon état de plaisir et de bonheur. Et je préfère décider. Je ne veux pas qu’on m’impose un arrêt forcé à la Margineda après tant d’efforts. Je veux garder le contrôle. Je dis à Vincent que je vais stopper au ravito avant la nuit. Pour profiter pleinement de la journée de demain. Il me déballe ses 1001 raisons d’arrêter lui aussi. Nous poursuivons. Plus légers.

Au sommet, c’est sublime. Nous sommes sur une ligne de crête. Avec une vue panoramique sur la chaîne pyrénéenne, le Comapedrosa et tous les pics aux alentours. Quelle magie dans l’air. Je laisse Vincent filer. Se faire plaisir. Je profite et descends en trottinant, les yeux ne sachant plus très bien où donner de la tête. Ce n’est pas grave. Je n’ai eu de cesse de répéter cette phrase aujourd’hui. Non pas pour tenter de me convaincre. Non. Je le pensais sincèrement. J’ai passé une journée mémorable en Andorre. J’ai cette chance d’avoir l’énergie, le courage de prendre le départ de ces courses de montagne incroyables, de vivre cela. Je suis tellement heureuse dans ces montagnes. Au calme. Au milieu de l’infini et comme pour l’éternité.

Pointage en contrebas à 3 km du refuge. Je discute avec une bénévole qui connaît déjà nos déboires du jour. La montagne sera toujours là demain. Oui. C’est tellement ça. Merci d’être là. Comme si ma conscience était là devant moi à cet instant, devant cette cabane, à me parler. Je prends mon temps à présent. Je m’assieds au bord du sentier. Je consulte mes messages, réponds aux proches et… la France a battu l’Uruguay 2 à 0. Belle fin de course ! Je chantonne en bleu. Le soleil se couche et le ciel se pare de rose. Je regarde, tranquille, reconnaissante de cette Nature. En bas, les lumières d’Ordino s’allument une à une. La course Mitic va bientôt partir. Bonne route à vous. J’envoie quelques derniers messages d’encouragement. Et je repars vers le Pla d’Estany.

La nuit tombe. Je ne veux pas mettre la frontale. Mais arrivée au bord de l’étang, je ne vois plus rien. Je mets la frontale. Et rejoins le refuge de l’autre côté. Au pied du Pic du Comapedrosa. Sous la neige. A 3000 m d’altitude. C’est mystique dans la pénombre. Et c’est terminé. Dossard 89. Hors course.

Epilogue…

Je ne saurais jamais si j’aurais pu passer cette barrière horaire. Avec le recul et la lucidité, je me dis que c’était fort possible. Juste. Mais possible. En revanche, je n’aurais jamais pu terminer la course puisqu’elle a été neutralisée puis arrêtée pour la majorité des coureurs le lendemain après midi. L’orage violent, la grêle, les éléments ont contraint l’organisation à prendre cette décision. Tandis que j’étais bien au chaud au bord de la piscine de mon hôtel. Au fond, je crois tout simplement que c’était ce qui pouvait m’arriver de mieux en Andorre. On ne se souviendra pas des médailles. On se souviendra des instants précieux. Et tout ce qui compte, c’est d’être heureux.

Ronda dels Cims, Andorre
6 juillet 2018
Arrêt au Km 44, ravito du Pla d’Estany          

Photos : Vincent Gaudin – Emilie Dalibert

Retrouvez cette aventure dans les yeux de Vincent…

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